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 [Terminé][Solo] The painful way

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Hisao Tenma
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Hisao Tenma
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(#) [Terminé][Solo] The painful way  [Terminé][Solo] The painful way EmptyMer 14 Oct 2020 - 15:44

Dimanche 25 septembre

C’était un bel après-midi.

Hisao avait passé une très mauvaise semaine. Entre son cœur qui ne cessait de se serrer dès qu’il osait seulement penser à Ashton et—son cerveau qui faisait en sorte qu’absolument tout lui rappelle ce dernier… Le sommeil venait toujours tardivement, difficilement. Sa concentration était mise à rude épreuve. Toute son énergie passait dans son travail, il n’avait pas le temps de faire quoi que ce soit d’autre. Se levant trop tard pour déjeuner, le repas du midi était le seul qu’il prenait la peine de consommer—et ce n’était jamais avec appétit. Le soir, il retrouvait ses draps ou le canapé dès dix-huit heures et ne s’en dévissait plus. Il savait que ce n’était que temporaire. Que ce n’était rien de plus qu’une mauvaise passe. Mais bon sang—ce qu’elle pouvait être douloureuse.

Alors c’était un bel après-midi.

Sa fille, quelques jeux de sociétés et sa vieille Wii avaient suffi à lui faire oublier sa peine ne serait-ce que pour quelques heures. Inutile de dire que Kana avait bien remarqué le changement dans son comportement mais—elle n’avait rien dit, n’avait posé aucune question. C’était sa manière à elle de le soutenir, et Hisao était on ne peut plus reconnaissant de ne pas avoir à poser des mots sur ce qu’il lui arrivait. Ses propres contradictions, ses propres envies. En se livrant à son collègue, Hisao pensait pouvoir être fixé une bonne fois pour toutes. Oui, mais non. Non, mais oui. Peut-être. Je sais, mais je ne sais rien.

Tout ça pour repartir avec un nombre de questions décuplés et un esprit perturbé.

« Décide-toi », murmura Kana, accoudée à la table basse alors qu’elle était assise en tailleur en face d’Hisao. « Tu prends trente ans à chaque fois. »

« Parce que je ne suis pas comme toi et que je réfléchis, quand je joue », lui répondit-il sur un ton plat, presque hautain.

« J’ai proposé les échecs pour que tu aies une chance de gagner au moins à un jeu », elle soupira et finit par esquisser un léger sourire en coin. « Tu vas perdre ta reine. »

Hisao releva la tête et arqua un sourcil, incrédule. « Ma reine ? » Lire la provocation sur la visage de sa fille lui arracha un rire. Bien qu’il ne doutait pas de lui-même, il scanna tout de même une dernière fois le plateau du regard—histoire d’être sûr. « Ma reine n’est pas en danger imminent. »

« Je n’ai pas dit que tu allais la perdre maintenant », elle poussa un soupir exagéré lorsque son père daigna enfin déplacer l’une de ses pièces. « Putain—mais tout ça pour déplacer un pion ! Vraiment ?! »

« C’est psychologique. Je prends mon temps, tu en as marre, tu fais moins attention et te précipites pour qu’on finisse vite notre partie, je gagne », et il ne récolta rien de plus qu’un regard vers le ciel.

« Tu crois que parce que j’en ai marre je vais me précipiter ? Mais tu rêves ! » Sans dire un mot de plus, elle déplaça sa tour pour la rapprocher de la reine adverse et Hisao plissa les yeux. Hors de question qu’il se fasse avoir de la sorte.

Sans trop prendre le temps de réfléchir cette fois-ci, il adopta une stratégie plus défensive et déplaça sa reine à chaque tour pour la mettre à l’abris et éviter de la perdre. Il savait que sa fille était particulièrement vicieuse aux échecs – héritage de son frère, qui en plus d’être particulièrement bon était un spécialiste des couteaux dans le dos.

Kana ne lâcha pas prise. Elle continua, tour après tour, à avancer ses pièces pour essayer d’encercler sa reine, et Hisao n’avait qu’une seule issue pour ne pas perdre cette dernière : La fuite. Et ce ne fut malheureusement qu’une fois que le piège se referma sur lui qu’il comprit à quel point il avait été stupide.

Car au fur et à mesure qu’elle poursuivait sa reine, Kana replaçait stratégiquement ses pièces autour de son roi.

« Échec et Mat », glissa-t-elle avec son plus beau sourire. Et Hisao entrouvrit les lèvres, écarquilla les yeux—essaya de comprendre. Mais tout ce qu’il put faire fut de refermer la bouche et de lancer un regard noir à sa fille. « C’est psychologique », répéta-t-elle avec une voix un peu plus grave visant à l’imiter.

Hisao était mauvais perdant—il l’avait toujours été. Mais dans l’immédiat, il ne savait tout simplement pas quoi dire tant il était bluffé. Aucune excuse pouvant justifier sa défaite ne lui vint : Kana avait juste très bien joué et avait profité de sa crainte pour agir dans l’ombre alors même que son plan s’était déroulé sous ses yeux.

Il n’avait juste pas été suffisamment attentif. Il inclina doucement sa tête vers l’avant.

« Bien joué », murmura-t-il, mais les mots lui étaient clairement arrachés.

« On dirait bien que je suis invaincue », Kana soupira, mais c’était un soupir d’aise—presque moqueur. « Je crois que je vais te laisser choisir le prochain jeu, parce que sinon tu ne vas jamais gagner. »

C’était la goutte de trop. Hisao pencha la tête sur le côté et cligna plusieurs fois des yeux, abasourdi par le culot de la jeune fille qui lui faisait face. N’avait-elle donc aucune limite ? Donnant l’impression de se relever, il appuya son avant-bras sur son canapé – puisqu’ils avaient joué en étant assis par terre – et au moment où Kana s’y attendit le moins, attrapa un coussin pour le lui balancer à la figure.

La guerre était déclarée.

« Tu ne fais même pas l’effort de trouver un jeu sur lequel on est égaux ?! » Fit-elle en bondissant, prête à en découdre. « J’accepte le défi. »

Elle se jeta sur le second canapé pour en attraper les deux coussins, tapant ces derniers entre eux dans une démonstration de force et assaillit son agresseur sans pitié – mais Hisao n’avait certainement pas l’intention de lui montrer le moindre signe de faiblesse. Oh que non. Pas après avoir perdu à absolument tous les jeux auxquels ils avaient joué. Il était complètement épuisé par sa semaine difficile mais qu’importe. Il n’abandonnerait pas.

Enfin—c’était sans compter sur son frère, qui avait parfaitement choisi son moment pour l’appeler. Postant ses bras devant lui, Hisao essaya de se défendre des multiples assauts de sa fille comme il le pouvait pour attraper son téléphone.

« Pause ! Pouce ! Deux secondes », Kana arqua un sourcil, certainement pas prête à lâcher prise. « C’est Hikaru. Après on reprend. »

Ses yeux s’illuminèrent. Hikaru n’avait pas appelé depuis au moins une semaine. Hisao, de son côté, ne put s’empêcher de trouver ça étrange. Son frère n’appelait jamais l’après-midi – le matin chez lui – parce qu’il était narcoleptique et profitait du week-end pour essayer de gagner quelques heures de sommeil qu’il ne trouvait pas en semaine. Néanmoins, il attrapa le téléphone pour déverrouiller l’écran et répondre à son frère.

« Bonj— », il fut interrompu par un énorme coup de coussin sur l’arrière de la tête. « Kana, deux secondes ! »

« Salut Hisao », sa voix était anormalement froide. « Est-ce que tu peux t’éloigner de ta fille deux minutes ? »

Son visage perdit aussitôt toute trace d’amusement. Et il lui suffit de se tourner vers Kana pour que cette dernière comprenne que quelque-chose de clochait.

« Je peux », il plaqua son téléphone contre sa poitrine. « Deux secondes. Ça a l’air grave », répondit-il à ses interrogations silencieuse, avant de prendre la direction de sa chambre pour s’y enfermer. « C’est bon, je t’écoute. Qu’est-ce qu’il se passe ? »

« Papa est mort hier. »

Ce n’étaient que quatre mots, mais c’était suffisant pour être—trop. Beaucoup trop d’un coup. Mais Hikaru n’avait jamais eu de tact. Hisao sentit son cœur tomber dans sa poitrine, mais ce n’était pas de la tristesse – peut-être un pincement au cœur tout au plus. C’était plutôt l’étendue des questions qu’amenaient cette nouvelle qui lui fit perdre pied. Il tira la chaise de son bureau pour s’asseoir devant ce dernier. Un long silence persista entre eux, mais Hisao ne savait tout simplement pas comment réagir. Pas que la mort de son père ne lui inspire rien—mais il était mitigé.

Akira n’avait jamais été l’antagoniste principal de sa vie. Ce rôle, il le décernait charitablement à sa mère. Mais son père avait toujours été complice de ses actes. Il ne les cautionnait pas tous et lui aussi avait été sous son joug, certes, mais—Hisao lui en voulait de n’avoir jamais rien fait pour essayer de leur ouvrir les yeux. Au fond, il était même persuadé que sa situation l’arrangeait en un sens. Aucune décision à prendre, se laisser porter, se laisser diriger—ne strictement jamais mener la danse. C’était lâche, mais tellement rassurant.

Et avec Hikaru, il n’avait pas à se cacher de ses réactions. Son frère avait vécu la même chose que lui, alors il ne serait pas surpris de ne pas le voir exprimer la moindre tristesse. Mais d’autres questions subsistaient. La première d’entre elle…

« Comment es-tu au courant—est-ce qu’elle t’a appelé ? » Demanda-t-il en premier lieu. Aux yeux de leur mère, Hisao et Hikaru avait tout simplement disparu et n’étaient plus membres de la famille. Elle avait perdu toute trace d’eux et Hisao se demandait comment cette dernière avait-elle fait pour les retrouver.

« Non », il soupira. « C’est un notaire que j’ai eu au téléphone. Hisao, je pense que tu devrais t’asseoir. »

« Je suis déjà assis. »

« Akira nous a légué absolument tout ce que sa famille possédait », et même si ses phrases étaient courtes et concises, Hikaru avait l’air à bout de souffle. « Et m—Nanako n’était pas au courant du contenu de son testament. Tu te rends compte Hisao ? Les maisons. L’argent. Les parts. Il ne lui a rien laissé. »

Aussi dur essayait-il, Hisao n’arrivait pas à déceler ce qu’il entendait dans la voix de son frère. S’il était heureux d’avoir appris l’existence de cet héritage ou s’il était tout aussi terrifié que lui en pensant aux conséquences qu’un tel geste de son père entraînerait.

« Je—je ne sais pas quoi dire c’est— », Hisao ne savait pas s’il devait se réjouir ou non de ces nouvelles. Hikaru semblait sensiblement dans le même état, partagé entre la part rationnelle de lui-même et celle qui n’avait jamais souhaité la mort à son père, aussi détestable avait-il été dans son absence de réaction. « Pourquoi est-ce qu’il aurait fait un truc pareil ? »

« Si seulement je le savais », un nouveau soupir suivit. « Enfin bref. Tu sais ce que ça veut dire… »

« Pour quand dois-je t’attendre ? » Demanda Hisao, déjà résigné. Il était heureux à l’idée de revoir son frère, mais il aurait clairement préféré que la chose se fasse dans des conditions différentes.

« Demain. J’ai déjà réservé l’hôtel pour Hirakata et le billet d’avion ce matin. On reparlera de tout ça de vive voix quand on se verra. »

« J’aurais pu— »

« Je sais. Mais on ne sait pas combien de temps tout ce cirque va durer et je vais probablement rester à Hirakata. Je te laisse, je dois terminer de préparer mes affaires et de boucler quelques trucs pour le salon. À demain. »

« … À demain. »

Lorsqu’il ressortit de la chambre, Hisao était pâle et complètement perdu. Il n’avait absolument rien à quoi se raccrocher et tout semblait lui tomber dessus au même moment. Si bien qu’il eut besoin de quelques secondes avant de se décider à marcher jusqu’au canapé pour se rassoir. Kana resta silencieuse tout du long et attendit patiemment qu’il prenne place à côté d’elle.

Son regard rencontra le sien et Hisao ne laissa pas le suspens durer. Hors de question de l’inquiéter plus que de raison. La nouvelle tomba, et il lui expliqua le plus gros de l’histoire, mentionnant certains détails dont il ne lui avait probablement jamais parlé. Avant de fonder sa société, Nanako avait été mannequin au sein de l’agence Avenue 1 pendant trois ans. Ce fut au sein de cette dernière qu’elle rencontra Cheryl Mancini, modèle italienne de passage au Japon. Les deux femmes se lièrent d’amitié et fondèrent ensemble Tenma & Mancini Models. La moitié des parts revint à Cheryl, et le reste fut partagé entre Nanako et Akira. Pour autant, c’était Nanako qui prenait la plupart des décisions en interne. Jusqu’au jour où, alors que la société était encore très jeune, Cheryl mourut tragiquement dans un accident de voiture. Les parts revinrent à Nanako, mais Akira resta détenteur de ses vingt-cinq pourcents. Et alors que son influence grandissait, elle n’arrivait jamais à voir son travail acharné comme entièrement sien, parce que sa belle-famille avait insisté pour obtenir des droits au sein de son entreprise.

Elle ne l’avait jamais explicité par le passé. Pour quelqu’un d’aussi attaché aux traditions qui s’était – en plus – marié à quelqu’un d’encore plus strict, cela aurait été un crime que d’essayer de faire valoir ses droits en tant que femme – qui n’était déjà pas à sa place en travaillant tout court aux yeux des parents d’Akira. C’était principalement pour cette raison que personne en dehors de leur petite famille de quatre ne sut jamais que leur couple battait sérieusement de l’aile. Et que, par conséquent, Nanako n'avait jamais plus voulu qu’une seule chose de son mari : Récupérer ses parts.

Aujourd’hui, elle en avait l’occasion. Mais comme une ultime insulte à son encontre, Akira lui avait enlevé ce qu’elle avait tant voulu sous le nez. Et Hisao ne savait tout simplement pas à quoi s’attendre. En voyageant pour le Japon, il s’était fait à l’idée qu’un jour ou l’autre, quelque-chose le pousserait à revoir sa mère. Néanmoins, il n’était absolument pas préparé à cette rencontre et la redoutait plus que tout au monde. C’était trop tôt et ça tombait affreusement mal. Son état était déplorable et le peu de stabilité émotionnelle qu’il lui restait, Hisao le décernait à son travail et à sa fille. Il n’avait absolument plus rien pour lui-même.

Si la semaine précédente avait déjà été particulièrement difficile pour lui, ce n’était rien face à ce qui l’attendait.
Lundi 26 septembre


« Je serai revenu lundi prochain. Entre les papiers et le—reste, je crains de ne pas pouvoir faire moins long », même s’il était encore dans la période de sept jours accordée par l’école, Hisao préférait être prudent.

« Très bien. Ne vous en faites pas, vous avez soixante-douze heures pour me transmettre l’avis de décès à votre retour », inclinant le buste, la secrétaire lui adressa un regard profondément désolé.

« Si vous pourriez—garder ça pour vous, je vous en serai très reconnaissant. »

« Naturellement. J’espère que ça ira pour vous. »

Ne s’attardant pas plus longtemps dans son bureau, Hisao hocha une dernière fois la tête pour la remercier silencieusement – il n’avait pas la force de revivre un quart d’heures d’excuses, de condoléances et de mensonges de sa part alors qu’il essayait d’éviter les questions gênantes de sa collègue. C’était d’ailleurs précisément pour cette raison qu’il avait choisi la fin de la journée pour annoncer son départ pour la semaine. Il voulait éviter les regards inquisiteurs, se débarrasser de cette tâche qui l’ennuyait au plus haut point et retrouver son frère pour mettre les choses à plat.

Hikaru avait pris le bus jusqu’à l’établissement pour le retrouver. Plutôt que d’attendre devant son immeuble en rentrant de l’aéroport, il avait décidé que ce serait plus intelligent de patienter sur le parking de l’école. Heureusement pour lui, son frère n’était pas complètement demeuré – et c’était une chance lorsqu’on voyait à quel point ce dernier pouvait être con quand il s’y mettait – et avait respecté les consignes d’Hisao. Col roulé pour cacher ses tatouages dans son cou, gants pour camoufler ceux des mains et—bon, il n’a pas mis de casquette pour cacher le vert pomme dégueulasse mais c’est déjà ça.

« C’est vraiment immonde. Encore plus quand tu n’as pas fait tes racines », fit Hisao dans un rire nerveux.

« Moi aussi, je suis content de te voir. »

En guise de réponse, il secoua doucement la tête et écarta les bras dans sa direction. Hikaru accepta l’étreinte sans la moindre hésitation. Il aurait tant aimé que les conditions soient différentes… Ils avaient déjà prévu de se revoir pour leurs anniversaires – Kana, son frère et lui étant plutôt proches dans le calendrier – mais la vie en avait décidé autrement. Au moins, leurs retrouvailles n’étaient pas déchirantes et en sa compagnie, Hisao était bien moins terrifié à l’idée de retrouver sa mère après seize ans sans avoir ne serait-ce qu’entendu sa voix une seule fois.

Il ne l’avait pas oubliée. Oh non. Que ce soient ses mots tranchants, son timbre haut et son ton sec, presque agressif… Ces souvenirs indélébiles étaient ancrés dans sa mémoire. Et Dieu merci, il n’était pas seul à devoir porter ce fardeau. Hisao avait toujours perçu Hikaru comme le grand-frère exemplaire. Passant le plus clair de son temps à être drôle et taquin, mais qui savait revêtir la figure sérieuse et pragmatique quand c’était nécessaire. Il avait toujours eu la force de le protéger des vices de sa mère. Tout du moins, il avait essayé autant que possible. Nanako avait plus d’expérience qu’eux, étaient une manipulatrice hors-pair et avait, malgré tous les efforts de son premier fils, réussi à se loger dans le cœur de son cadet pour ne plus jamais en sortir.

Le trajet jusqu’à chez lui fut plutôt court. Pour détendre l’atmosphère, Hikaru lui raconta ces derniers mois. Théo a voulu qu’on reprenne le groupe tous ensemble. Hisao l’écouta avec toute l’attention du monde. Lui à la batterie, Anaïs au chant et à la guitare, moi à la basse. Voir son frère ne lui avait jamais fait autant de bien. Bon, on a joué dans un bar et on s’est fait jeter parce qu’Anaïs a failli se battre avec un mec bourré. Parce qu’il savait que, conditions mises à part, sa présence était une véritable bouffée d’air et lui permettait d’oublier ses récentes brûlures. Tu vas voir que dans deux mois, on va tout arrêter parce que cet ado’ hyperactif va vouloir qu’on reprenne la randonnée, comme si on habitait pas Paris intra-muros. Et il n’était pas le seul à avoir attendu son retour comme un gamin—Kana était encore plus surexcitée que lui à l’idée de le revoir. Bien qu’elle ne puisse pas passer beaucoup de temps avec lui, étant donné qu’elle devait rentrer à l’internat avant le couvre-feu.

Alors bien évidemment—

« TRAÎTRE ! LÂCHE ! » Hurla une voix féminine à l’instant même où Hisao passa le pas de sa porte. « TU N’ES MÊME PAS VENU CET ÉTÉ ! »

« Qu’est-ce qu’on est bien accueillis dans cette famille ! » La jeune fille se précipita vers son oncle, prête à lui mettre un coup dans l’épaule, mais Hikaru l’arrêta en posant sa main sur son front et en la gardant à distance, empêchant cette dernière de s’avancer. « Faut tenir la furie, elle a trop d’énergie pour moi là. »

« Aah—donc c’est ça ton excuse ? T’as quarante ans dans un mois donc t’es devenu une vieille peau et j’dois te ménager ? »

« Moi ? » Il souffla du nez et balaya l’air de la main. « J’ai encore vingt ans », au fur et à mesure qu’il parlait, il enleva un par un ses apparats veillant à cacher le moindre bout de peau tatoué. D’abord ses gants, et ensuite le pull à col roulé pour finir en t-shirt et en jean. « Par contre, j’ai dix-huit heures d’avions dans les dents. Ce qui me rajoute vingt ans—temporairement seulement. »

Hisao leva les yeux au ciel.

« Ça fait de moi un adolescent ? »

Hikaru et sa fille échangèrent un regard bref et ce dernier balança doucement la tête de droite à gauche, le regard perplexe et amusé.

« Ça ne serait pas si déconnant. »

« Tu vas manger du pain avant le trajet. »

« Allons bon. Ça fait six mois qu’on ne s’est pas vus et tu veux déjà me laisser mourir de faim ? »

« Tu survivras. Et dans le pire des cas, ça fera à manger pour le chat. »

Et si Hisao avait initialement prévu de manger quelques restes avant leur départ, il fut finalement décidé qu’ils commanderaient chinois. Au moins pour fêter le retour de son frère. La discussion ne s’attarda jamais sur Akira—Kana et son père étaient bien trop heureux de passer un moment avec Hikaru pour laisser la chose dégringoler. Et puis—ils auraient tout le temps d’en discuter dans la voiture ou à l’hôtel, voire même le lendemain. Là, ils avaient tous besoin de répit. Alors le repas se passa dans la joie et la bonne humeur, lui permit presque d’oublier tous ses tracas et—il mangea même avec un peu plus d’appétit que d’habitude.

« Bon. Tu as la clé du placard à croquettes ? Oui, je te l’ai donnée. Essaye de vérifier le courrier tous les jours, quand tu passes pour Taro. J’ai réussi à garder les plantes plus de trois mois pour une fois donc s’il te plait fais attention à elles », il marqua une pause, pensif alors qu’il essayait de se souvenir d’un potentiel détail qu’il aurait oublié. « Ah oui. Tu as l’appart pour toi tout le week-end. Je ne reviens que dimanche soir. Donc oui—tu peux inviter tes amies. »

« Oh ! D’accord… »

« Ou Itagaki-san. Tant que vous ne foutez pas le bordel et que tu te protè— »

« JE SAIS ! JE SAIS, PAPA—pas besoin de—c’est bon j’ferai attention ! » Hurla-t-elle presque, rouge de honte.

Hisao hocha finalement la tête et embrassa sa fille avant de prendre place sur le siège conducteur de sa voiture, alors que son frère l’attendait à sa droite. Ils n’avaient qu’une petite heure de route jusqu’à Hirakata, mais la nuit était déjà en train de tomber. Bien évidemment—Hikaru ne put s’empêcher de faire une remarque sur sa conduite de nuit. Réflexion qu’Hisao ignora sans le moindre complexe. Un danger public qu’il dit… N’importe quoi. Il avait pris l’habitude d’essuyer ces dernières au fil des années. Je peux compter mes accidents en dix ans sur les doigts d’une main. Sûrement parce qu’Hisao avait passé son permis relativement tard en comparaison avec lui.

Récupérant de son voyage, Hikaru passa le plus gros du trajet à dormir et Hisao profita de l’autoroute pour se reposer l’esprit aussi. La musique basse le berçait, mais pas suffisamment pour le faire somnoler ou pour tromper son attention. De toute façon, même avec tous les efforts du monde, il n’arrivait pas à s’arrêter de penser. Entre les révélations récentes, sa relation bancale avec Ashton, le fait retrouver sa mère après seize ans sans la voir—il aurait beau essayer, son cerveau finirait toujours par remettre l’un de ces sujets sur la table.

Dès demain commencerait leur calvaire. Aussi fut-ce pour cette raison qu’il s’empressa de se coucher à son arrivée à l’hôtel – très vite imité par son frère qui s’endormit aussitôt. Ils allaient avoir besoin d’énergie. Plus que jamais.

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Hisao s'exprime en #3d7355. || Discord : Medryan#0203.
[Terminé][Solo] The painful way L7sy
désolée ash. je te bisoute quand même.  


Dernière édition par Hisao Tenma le Dim 1 Nov 2020 - 11:06, édité 1 fois
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(#) Re: [Terminé][Solo] The painful way  [Terminé][Solo] The painful way EmptyVen 16 Oct 2020 - 0:51

Mardi 27 septembre

« Tu lâches tes cheveux ? »

Son fidèle ruban jaune entre les mains, Hisao traçait distraitement les coutures de son motif. Le tissu, dont il connaissait chaque défaut, avait vieilli avec le temps. La soie était toujours aussi douce, seule la couleur s’était délavée avec le temps—et Hisao avait beau le rincer et le nettoyer avec tout le soin du monde, le temps n’avait pas été clément avec ce dernier.

Il n’avait jamais été particulièrement matérialiste. Il était plutôt soigné avec ses biens, prenant soin des affaires qui en avaient besoin mais ne s’énervait jamais lorsqu’on abîmait ces dernières. Ce n’était rien de plus que des objets inanimés—il n’y attachait pas beaucoup d’importance. Mais quelques exceptions sortaient du lot.

Et ce ruban qu’il portait tous les jours en faisait partie. Tu veux laisser pousser tes cheveux ? Hisao ne savait même plus depuis combien de temps ce dernier l’accompagnait. Je sais que tu fais ça pour me pousser à bout. Je ne suis même plus étonnée par tes petits stratagèmes, élaborés dans le seul but de me faire du mal. Plus de vingt-cinq ans, pour sûr. Alors soit, mais je ne veux pas te voir avec les cheveux lâchés à la maison. Suis-je bien claire Hisao ? Porteur d’une mémoire vive et d’un souvenir particulièrement douloureux, il n’avait jamais réussi à s’en défaire. Regarde ce que je t’ai acheté. C’est bien ta couleur préférée, non ?

Aujourd’hui cependant, il ne le porterait pas. Et probablement laisserait-il ce dernier dormir dans sa valise durant l’intégralité de son sombre séjour à Hirakata. Elle ne méritait pas de le voir, de savoir que son souvenir l’avait suivi jusqu’ici et qu’après toutes ces années—Hisao ne s’était toujours pas affranchi de ses chaînes.

Peut-être n’étaient-ce rien de plus que des apparences – un moyen détourné de lui faire croire qu’elle n’avait laissé aucune marque sur l’homme qu’il était aujourd’hui – mais elles lui donnaient du courage. Elles lui permettaient de croire à ces mensonges qu’il se répétait sans cesse, à la fois si rassurants et si éloignés de la vérité que c’en était presque caricatural. Plus c’est gros, plus ça passe.

Mais ni son frère, ni son costume parfaitement taillé et sévère dans son noir profond, ni l’expression austère de son visage ou encore les longueurs de ses cheveux retombant sur ses épaules comme ultime signe de rébellion ne furent suffisants pour le préparer à la dure réalité. Au portrait de sa mère, qui n’avait pas pris une ride depuis la dernière fois qu’il l’avait vue – toujours aussi accroc à la chirurgie esthétique – et dont seul le blanc des cheveux agissait comme trace du temps qui était passé.

Hikaru avait posé une main sur son épaule, et pour la première fois depuis des années, Hisao sursauta en sentant le contact de son frère. Passer le pas de la porte de cette demeure où il avait vécu pendant vingt ans était déjà quelque-chose de terrifiant, mais se rendre compte que ces murs tenaient toujours debout, que ses souvenirs y étaient toujours douloureusement ancrés, et que cette même femme attendait ses deux fils dans le même encadrement de cette même porte—était bien au-delà de toutes appréhensions. Et il se revit—assis devant cette table basse en tailleur, les mains posées sur les cuisses alors qu’il encaissait avec autant de courage que possible la colère de sa mère. Parfois, sa silhouette permutait avec celle de son frère. Parfois, un berceau apparaissait à côté de la sienne.

Ce n’était pas le moment de se perdre dans ses pensées. Il secoua doucement la tête et baissa le regard pour suivre Hikaru qui s’était engouffré dans le couloir des chambres. Le salon était, de toute façon, occupé par le reste des membres de leur famille et le notaire – celui que son frère avait dû avoir au téléphone – semblait en plein milieu d’une discussion avec ces derniers.

Et plus ils avançaient dans cette maison qu’il avait l’impression de ne jamais avoir quittée, plus son cœur se serrait. Son frère s’arrêta soudainement devant l’une des portes coulissantes et Hisao prit un instant avant de s’en rendre compte, faisant deux pas en arrière pour revenir à sa hauteur.

L’ancienne chambre d’Hikaru.

« Ça ne te rappelle rien ? » Fit-il, la voix basse et le regard assombri par—une forme de nostalgie. Hisao plissa doucement les yeux, perplexe.

« À quoi est-ce que tu penses ? »

« Quand—quand Maman me privait de repas et m’enfermait dans ma chambre. Mais toi, tu ne m’oubliais pas. Tu—tu venais, malgré les interdictions et le fait que si elle te chopait, c’en était fini pour toi. Tu ouvrais la porte, une demi-seconde : Juste assez pour me lancer une sucette, pour m’apporter un peu de soupe—ou même ce qu’il restait de ton bol de riz. Et tu repartais—en courant. Aussi vite que tu étais arrivé, pour ne pas te faire attraper. »

« Je—j’avais oublié ça. »

Le souvenir le frappa sans préavis et Hisao ouvrit doucement la bouche, complètement décontenancé. Certes, il avait passé tout ce temps à obéir aveuglément à sa mère sans essayer de réfléchir une seule seconde—parce qu’il était profondément influençable et que cette vision de lui le dégoûtait… Mais…

Nanako n’avait pas été la seule influence dans sa vie, non ? Hikaru, son père, Minami, quelques cousins—ils avaient tous joué un rôle dans ce l’homme qu’il avait été, qu’il était devenu et qu’il serait. Son frère et sa fille en étaient les acteurs principaux aujourd’hui, et probablement était-ce grâce à Hikaru qu’il avait réussi à garder un semblant d’indépendance. Que malgré toutes les chaînes avec lesquelles Nanako l’avait restreint—il avait réussi à garder un peu de liberté grâce à lui. Allant parfois même jusqu’à défier l’autorité de cette dernière pour lui apporter à manger.

Il avait fait de son mieux pour transformer chaque marque laissée en une force et un carburant à sa volonté d’aller de l’avant. Les souvenirs ne partiraient jamais—il s’était fait une raison. Alors inutile d’essayer de les condamner, de faire comme s’ils n’avaient jamais existé. Inutile de déchirer ce ruban jaune auquel il tenait et qui était pourtant l’une des ruines de ses innombrables manipulations. C’est pour ça… Moi, je croyais juste que tu le portais juste parce que tu l’aimais bien, ce ruban jaune ! Une ancre dans le temps, dont il n’avait jamais voulu se séparer. Je peux le voir de plus près ? Qui avait autrefois été une honte—dont il avait toujours caché l’histoire. Il n’a aucun motif ? C’est dommage. Dis… Mais dont la signification aujourd’hui était bien plus forte qu’une simple tombe de la personne malléable qu’il avait été. Laisse-moi coudre des vagues, dessus. Comme ça—il n’y aura pas qu’elle. Il y aura aussi un peu de moi. J’ai acheté un nécessaire de couture sur internet pour retoucher mes jupes, je te jure que j’y ferais attention !

D’accord…

Ça n’avait l’air de rien, et pourtant—c’était immense.

Hisao laissa son frère se recueillir dans sa chambre et continua de longer le couloir pour s’arrêter quelques mètres plus loin. Il fit doucement coulisser la porte de son ancienne chambre, et sourit inconsciemment en sentant cette dernière se bloquer au milieu du rail. Il donna un coup sec sur le bois et le battant finit par céder, ouvrant la voie en entier. Plus jeune, il ne se serait jamais ennuyé à forcer ainsi—il avait pris l’habitude de se faufiler par l’entrebâillement de la porte.

La pièce était vide. Un cadre de lit y était toujours monté, mais il n’y avait pas de matelas dessus. Là où son bureau et son armoire avaient autre fois été se trouvaient des caisses et des cartons empilés. Hisao n’avait jamais eu beaucoup d’effets personnels – peu de décoration, peu d’objets qui lui appartenaient réellement. Si bien qu’à son départ de chez ses parents, sa valise n’avait été remplie que de vêtements. Il aurait bien voulu prendre ses peintures avec lui—mais non seulement il n’en avait pas eu la place, mais Nanako l’avait pressé hors de sa maison. Mais l’endroit n’avait pas besoin de toutes ces choses-là pour être chargé de mémoires toutes plus tristes les unes que les autres. Et pour une raison qu’il ignorait—il resta immobile. À attendre que le temps passe, à s’écouter penser et ressasser. Jusqu’à ce que son frère ne le tire de ses pensées.

« Ils ont fini, apparemment », il prit une grande inspiration et lança un regard encourageant à Hisao. « Tu es prêt ? »

« Non », répondit-il nerveusement, avant même de ne pouvoir réfléchir à sa réponse.

« Moi non plus. Mais ça va le faire », lui rendit Hikaru avec un rire bref. Les années passaient, et Hisao était toujours aussi admiratif de sa capacité à prendre les choses aussi légèrement. Tout du moins, à le montrer de la sorte. Il se doutait bien qu’intérieurement, son frère devait être tout aussi déstabilisé que lui.

Peut-être était-ce un réflexe protecteur de grand-frère. Il n’avait jamais cherché à comprendre.

Tout s’évapora. La chaleur des souvenirs, parfois douloureux, parfois rassurants. Le cours de ses pensées, brutalement arrêté pour ne plus laisser qu’un vide frigide lui occuper l’esprit. Dans le salon ne se trouvaient plus que le même notaire que plus tôt et leur mère. Aucun des deux frères ne daigna lui adresser un mot—ou même un regard. À la place, ces derniers prirent place de part et d’autre de la table basse, et Hikaru laissa Hisao s’asseoir dos à sa mère pour ne pas avoir à lui faire face. Il savait qu’il aurait bien plus de mal à soutenir son regard que lui.

« Tu n’es pas venu avec ta fille ? »

Sa voix brisa le silence en mille morceaux, avec une force si intense qu’Hisao en entendit presque les débris pleuvoir sur le parquet. Elle était si froide, si soudaine, si—sèche que la vague glaciale qui l’accompagna le fit frissonner tout entier. Il eut besoin d’un instant pour comprendre que sa question lui était destinée, et lorsqu’il releva la tête, ce fut avant tout pour croiser le regard d’Hikaru. Très lourd de sens—aussi compréhensif qu’autoritaire, comme en train de le supplier de garder son sang-froid et de ne pas faire de vagues. Même si cette lueur dans ses iris lui montrait à quel point ce n’était pas l’envie qui manquait. Alors il serra doucement les dents, tourna la tête et osa finalement verrouiller ses yeux à ceux de Nanako. Comme il n’avait jamais osé le faire auparavant.

« Non », ce n’était pas un murmure. Son ton était plat, dénué de toute forme d’émotion et ce même si son cœur tambourinait plus fort que de raison dans sa poitrine.

Un long soupir s’échappa de ses lèvres et elle leva les yeux au ciel. Son attitude était toujours la même elle aussi : Hautaine, arrogante et dédaigneuse. Hisao s’attendit à une réponse, quelque-chose pour contester sa décision—mais rien ne vint jamais. À la place, le notaire leur expliqua brièvement le partage de leur héritage, le contenu exact du testament d’Akira ainsi que les frais de succession qui s’ensuivraient.

Quand le notaire quitta enfin la pièce—Nanako s’installa à sa place et chuchota quelque-chose à l’oreille du deuxième homme qui n’avait pas dit un mot de toute l’heure. Hisao devina sans mal qu’il s’agissait de son avocat—bien évidemment. Elle ne se serait jamais laissé faire. Ils s’en étaient doutés, mais la voir à l’œuvre avait quelque-chose d’incroyablement menaçant. Les négociations débutèrent et Nanako demeura implacable. Elle voulait récupérer l’intégralité de l’héritage—ou au moins la part d’Hikaru. Néanmoins, un tel partage était impossible s’il ne se réglait pas à l’amiable et elle avait besoin des deux signatures pour arriver à ses fins. Son argument le plus avantageux pour elle n’était autre que la résidence de ses deux enfants en France. Ou presque.

« Je ne réside pas en France », protesta Hisao, sortant de son silence.

« Il ment », fut la réponse de sa mère, presque immédiate. Et Hikaru ne put tout simplement pas réprimer le sourire qui s’esquissa au coin de ses lèvres. Il tira l’élastique de la chemise qui regroupait l’ensemble de leurs papiers et sortit les deux justificatifs de domicile pour les faire glisser sur la table. « Tu es revenu au Japon et tu n’as même pas jugé bon de m’en informer ? » Feula sa mère.

« Et pourquoi l’aurait-il fait ? » Hisao plissa les yeux en entendant son frère répondre à sa place, à la fois reconnaissant et anxieux. Il ne voulait pas lancer les hostilités. Il voulait juste que cette semaine se termine au plus vite, sans avoir à élever la voix. Il savait que ce serait impossible—pas alors que son frère était là.

« Que tu le veuilles ou non, je reste sa mère et la tienne aussi », lui répondit-elle aussi sèchement possible. « Je suis en droit de sav— »

« Non. Tu as perdu ces droits-là il y a très, très longtemps », déjà excédé, Hikaru se leva de sa place et Hisao l’imita sans réfléchir—pas plus envieux que lui à l’idée de rester dans cette maison. « Et je m’imaginais que tu ferais preuve de décence pour une fois. Mais même ses dernières volontés, tu es incapable de les respecter. Comme j’ai honte. »

« N’inverse pas les rôles, trésor. J’ai tenu ce foyer pendant vingt-cinq ans à la sueur de mon front et j’ai continué à le faire perdurer une fois que vous étiez partis. Je vous ai offert une éducation irréprochable et vous ne manquiez de rien. Je ne suis pas celle qui devrait avoir honte dans cette pièce », murmura-t-elle. Mais son dernier regard ne lui fut pas adressé. Hisao tourna d’ailleurs instinctivement la tête lorsqu’il se rendit compte que c’était sur lui que son attention était portée.

Ce ne fut qu’une fois dehors qu’il s’autorisa à soupirer. Sans même s’en rendre compte, il avait retenu son souffle pratiquement tout le long de l’entrevue. Son frère lui adressa un regard compatissant. Il savait que ce serait éprouvant—et ce n’était que le début. Chaque mot qui sortait de sa bouche lui faisait l’effet d’un coup de poignard. Qu’elle se veuille blessante ou non, il n’arrivait tout simplement pas à ne pas prendre tout ce qu’elle disait à cœur. Il avait l’impression de porter un poids incroyablement lourd sur ses épaules. Mais le plus difficile n’était pas de l’entendre—oh non. C’était de croiser cette lueur dans son regard.

Cette lueur qu’il ne connaissait pas. Ce petit quelque-chose qui avait changé, qui n’était pas comme avant. Les regards qu’elle adressait à son frère étaient les mêmes que ceux qu’il avait connu dans son enfance—mais Hisao percevait un traitement radicalement différent à son encontre. Chaque mot dur qu’elle lui avait réservé lui sembla comme arraché—comme si le fait de le mettre dans le même panier qu’Hikaru lui faisait mal.

Mais Nanako n’avait jamais montré le moindre signe de faiblesse par le passé. Ça ne pouvait pas être ce qu’il pensait—et pourtant, l’expert qu’il était devenu dans la lecture du langage corporel était formel. L’esquisse de ce qui se profilait ne présageait rien de bon.

Des regrets. Hisao n’avait pas besoin de ça. Il n’avait pas besoin de voir sa mère décomposer lentement cette image de tyran gravée dans son esprit pour le faire culpabiliser. Pour essayer de l’attendrir, de le pousser à recalculer les risques alors qu’il les connaissait par cœur.

Mercredi 28 septembre

La sutra avait déjà été récitée le jour même de la mort. À ce jour, le corps d’Akira dormait dans son cercueil ouvert, un drap blanc recouvrant son visage. Hisao et Hikaru avaient insisté pour ne pas assister à l’Éveil, qui était une étape de commémoration et de recueillement. Mais aucun des deux frères ne présentait l’envie d’allumer un brin d’encens pour leur père.

Les prêtres n’avaient rien dit. Encore heureux.

Les liens étaient brisés depuis des années. Nanako ne s’était pas offusquée. C’était déjà un scandale en moins. Peut-être qu’au fond, elle aussi aurait préféré ne pas les voir ici—ne serait-ce que pour pouvoir pleurer son mari en paix. Avec un cœur de pierre pareil, je ne pense pas que notre présence ait changé quoi que ce soit, avait dit Hikaru. Hisao n’avait pas réussi à le croire. Depuis la veille, un drôle d’espoir était né dans sa poitrine—un sentiment parasite qui se développait en lui à une vitesse folle et qui le terrifiait. L’idée absurde, sordide, abjecte que sa mère ait changé. Qu’une part d’amour, d’humanité logeait désormais dans cette poitrine qui n’avait pourtant jamais porté la moindre chaleur en elle.

C’était un espoir qui avait toujours dormi en lui. Et seulement aujourd’hui réalisait-il pourquoi revoir sa mère était dangereux—terriblement dangereux.

Alors que la crémation débuta, Hikaru fut obligé de s’avancer en première ligne. Il était le premier fils. Sa place était là, qu’il le veuille ou non. Et plutôt que de faire une énième histoire – ils en avaient suffisamment à régler comme ça – son frère s’était aligné avec sa tante, les mains jointes devant lui et la tête basse.

Hisao était seul, vers l’arrière. Ce n’était pas plus mal. Ce moment de solitude était le bienvenu, et probablement Hikaru voudrait-il se recueillir avec cette tante. Hana, tel était son nom. Elle n’était pas comme tous les autres—conservateurs et mauvais. Non, Hana transpirait la douceur et la gentillesse, mais elle n’était pas fragile ou naïve. Elle aussi avait lutté contre ses parents pour faire ce qu’elle voulait de sa vie—et avait fini par y arriver. Hisao avait gardé un bon souvenir d’elle. Peut-être qu’Hikaru aussi. Il ne savait pas.

Mais il préférait cent fois se perdre dans ces bons souvenirs – qu’il pouvait compter sur les doigts de sa main – que de se livrer à ce qui l’attendait.

« Tu aurais le droit de te tenir à ses côtés, si tu le voulais », murmura une voix grave et sévère qu’il connaissait par cœur. Hisao fit volte-face et son visage se décomposa aussitôt. « Cela fait longtemps que la hiérarchie n’a plus de valeur dans cette maison. Premier fils, second fils. Vous comptiez tout autant l’un que l’autre, à mes yeux. »

Il ne lui répondit pas. Il n’en avait ni l’envie, ni le courage. En réalité, Hisao était tétanisé. Elle était si proche de lui, et même avec ses vingt-centimètres de moins—sa prestance était écrasante. Ce sentiment était familier. Et amer, justement parce qu’il était familier. À la place, il se tourna pour reporter son attention vers la cérémonie.

« Tu m’as manqué », c’était un chuchot. Presque honteux. « Tu m’as tellement manqué. Je n’aurais jamais dû te jeter. J’aurais dû t’écouter, j’aurais dû prendre ta défense plutôt que de céder à la pression de mes beaux-parents. »

Une flèche d’acier lui transperça le cœur. Et Hisao eut beau faire appel à toutes ses réserves de flegme et de résilience, son visage trahissait la moindre de ses émotions—mais heureusement, pas leur intensité. Il entrouvrit les lèvres, les referma, plusieurs fois. Et lorsqu’elle posa une main dans son dos, il sursauta mais fut incapable de s’écarter—il était pétrifié.

« Je ne te demanderai pas ton pardon. Je ne le mérite pas. Mais—pour ce qu’elles valent », elle soupira. « Je te présente mes excuses. Je suis dévastée, désolée. J’aurais aimé en prendre conscience plus tôt. Mais quand je l’ai réalisé, tu étais déjà parti et je savais que tu ne reviendrais jamais. »

Jamais. Sa poitrine se serra et la douleur fut insupportable. Son corps appelait à l’aide, le suppliait d’arrêter le massacre, de cesser le feu. C’était trop d’émotions, en trop peu de temps. Et tout se mélangeait dans sa tête. Sa mère venait de s’excuser. Nanako Tenma, la matriarche qui faisait baisser les yeux à ses beaux-parents quand elle s’opposait à eux, la poigne de fer dont personne ne contestait jamais la parole venait de se remettre en question sous ses yeux. Son esprit était plongé un brouillard indescriptible où se dépeignait les souvenirs difficiles, le visage de sa fille, celui de son frère, celui de Minami, de l’homme qui l’avait récemment brisé en milles morceaux pour leur bien mutuel. Rien n’avait plus de sens et Hisao fut tout simplement incapable de suivre le cours de la cérémonie tant il était déstabilisé, meurtri.

Nanako lui lança un dernier regard et finit par avancer, le pas lent, quittant sa ligne pour se replonger au sein de sa belle-famille. Hisao lui, sentit ses jambes faiblir—le désarroi et la détresse étaient si lourds à porter qu’il n’avait plus qu’une seule envie : Fuir. Partir aussi loin que possible, retrouver ses tracas quotidiens et ne jamais avoir à faire face au dilemme déchirant qui s’ébauchait lentement sous ses yeux.

Où était son habituel pessimisme lorsqu’il avait terriblement besoin de lui ? Lorsque la dernière chose qu’il voulait, était de sentir cet espoir douloureux et cette aura lumineuse qui entourait sa mère de toute part. Il se sentait stupide—idiot d’avoir pensé ne serait-ce qu’une seule seconde que tout était derrière lui. Il ne s’en rendait compte qu’aujourd’hui, alors qu’il était trop tard et que tout ces sentiments enfouis au fin fond de lui-même ressortaient avec toute la violence de monde.

Le reste de la journée passa à une vitesse folle. Hikaru profita de son passage à Hirakata pour rendre visite à des amis qu’il n’avait pas vu depuis des années – et il avait raison, au fond. Ni lui, ni Hisao n’étaient d’assez bons acteurs pour faire croire à qui que ce soit qu’ils étaient intensément touchés par la mort de leur père. Certes—c’était désagréable. Mais ce n’était strictement rien comparé au fait de devoir se plonger de nouveau dans cette atmosphère malsaine et toxique instaurée par leur mère.

Parce que si son regard semblait adouci à la vue d’Hisao—il n’en était rien vis-à-vis de son frère. La même hargne, la même haine à laquelle il avait toujours assisté émanait encore et toujours d’elle lorsque ses yeux se posaient sur Hikaru.

Et sa curiosité allait le pousser à faire quelque-chose de stupide. Il le savait.

Jeudi 29 septembre

« Je ne resterai pas une seule seconde de plus à cette table. J’en ai suffisamment entendu comme ça », Hikaru se leva de sa chaise et serra doucement les poings. La scène se répétait et Hisao ne savait tout simplement plus où se mettre. Il partageait la colère de son frère, mais était tout simplement incapable de l’exprimer. « Quand tu auras décidé d’être conciliante et que tu auras remis les pieds sur Terre, peut-être qu’on arrivera à quelque-chose. Pour le moment, nous avons toujours la ferme intention de signer ces papiers de succession plutôt que les tiens, et je ne comprends même pas ce qu’on fout là. Je ne comprends même pas pourquoi est-ce qu’on s’entête à essayer de trouver un arrangement avec toi pour qu’au final, tu nous craches à la gueule comme tu l’as toujours fait. On devrait se contenter de réclamer notre dû et te laisser là où on t’a trouvée : Seule, aigrie et en train de pourrir dans ta vieille demeure familiale. »

« Ne mêle pas Hisao à ça », fut sa seule réponse. Sans perdre son calme ni même hausser le ton, Nanako posa ses mains sur la table. Hisao releva le nez, pris de court. « Tu as abandonné ton foyer, ta famille et tes responsabilités pour aller vivre dans ce pays de sauvages. Si Hisao est parti—c’est seulement de ma faute. Je ne lui ai pas laissé le choix. Le tien était délibéré, et tu as renoncé à cet héritage le jour où tu as pris cette décision. »

Hikaru arqua un sourcil et lança un regard suspicieux à son frère.

« Ne m’utilise pas comme faire-valoir », répondit-il fermement, le regard noir. « Je ne sais pas à quel jeu tu es en train de jouer, mais je ne te servirai pas à appuyer tes arguments et à tourner la situation à ton avantage quand ça t’arrangera pour être jeté aux oubliettes la minute suivante. »

Hikaru fut presque surpris par ses mots. Il avait pris l’habitude de le défendre au fil des années—si Hisao préférait mépriser en silence et faisait de l’ignorance sa meilleure arme, son frère n’arrivait tout simplement pas à se faire à cette idée. Selon lui, rester silencieux était comme une sorte de drapeau blanc. Et il ne put s’empêcher de sourire en coin en le voyant se rebeller pour une fois. Hisao était peut-être réservé, mais ce qu’il gardait et accumulait en lui était au moins destiné à la bonne personne. Cette époque qu’il avait passé à obéir, à accepter sans broncher, à s’écraser était enfin révolue.

C’est ce qu’Hikaru s’autorisa naïvement à penser. C’est ce qu’Hisao lut dans son regard—au prix du frisson horrible qui le parcourut de toute part et fit naître en lui l’une des pointes de culpabilité les plus douloureuses qu’il ait jamais eu à vivre. Il ne lui avait même pas parlé à lui directement—il avait seulement indirectement soutenu son initiative et pourtant… Il avait l’impression de lui mentir. De le bercer d’une illusion horrible, d’alimenter un espoir vain alors qu’il aurait aimé de tout son être lui donner raison à cet instant. Lui montrer que toute cette force qu’il plaçait en lui était réelle et qu’il était de son côté à lui.

Mais plus le temps passait, plus il se laissait atteindre par les mots glissés discrètement par sa mère. Les attentions marquées ou légères qu’elle ne manquait jamais de mettre sur son chemin. Et ses excuses—ses excuses.

Hikaru posa une main sur son épaule, le tirant de ses pensées. « Je vais fumer une clope, sinon j’vais devenir taré. Et je vais en profiter pour appeler l’avocat dont on avait parlé. Ça va aller ? » Lui murmura-t-il. Hisao tourna la tête vers lui et acquiesça. Il n’était absolument pas rassuré par le fait de se retrouver seul dans cette pièce avec elle… Mais il n’avait pas le choix. Il ne voulait pas lui montrer qu’il fuyait. Et—peut-être était-il un peu trop curieux.

Ses craintes se confirmèrent à l’instant même où son frère quitta la pièce.

« Je le pensais », lui dit-elle depuis l’autre bout de la table, la voix basse et calme. « C’est ça, l’image que tu as de moi ? Tu penses que j’essaye de me servir de toi pour arriver à mes fins ? »

« Ce n’est pas ce que tu as toujours fait ? » Les mots se bousculèrent avant même qu’il ne puisse réfléchir. « D’abord avec Hikaru. Et le jour où tu en as eu marre de lui, tu as sauté sur la première excuse possible pour le jeter. J’étais juste le suivant sur la liste. »

« Je ne peux pas lui laisser cet héritage. Pas après tout le mal qu’il a fait à notre famille »,  il y avait une forme de dégoût dans sa voix. Rien n’a changé. « Si Akira s’était contenté de te léguer tous nos biens—je t’assure que je ne m’y serai jamais opposée, Hisao. Mais ton frère a choisi son camp et son chemin, et tous deux m’horripilent. Alors je ne le laisserai pas s’en tirer avec tout ce qui m’appartient. J’ai trimé toute ma vie, et ce n’est pas pour que le plus ingrat et le plus irresponsable de mes deux fils parte avec le fruit de mon travail. »

« Tu as essayé de lui voler sa liberté. Il voulait juste voir le monde—il ne se serait jamais épanoui ici, et tu le sais très bien », il n’osait plus la regarder. Son regard était fixé sur ses mains, posées sur la table. « Si le respect que tu prétends me porter encore aujourd’hui est bien réel, je t’interdis de m’utiliser pour le descendre. »

Un long silence s’installa durant lequel Nanako le regarda avec des yeux vides, une forme de retenue teintait son visage—comme s’il y avait quelque-chose qu’elle aurait aimé ajouter mais qu’elle s’en empêchait volontairement. Pour une raison qu’il ignorait. Elle semblait à la fois agréablement surprise par son audace et scandalisée. Mais ce n’était pas si étonnant—Nanako avait toujours été difficile à lire. Son visage ne laissait jamais rien paraître et seuls ses mots étaient porteurs de sa volonté. Sauf que…

« Très bien », elle soupira, résignée. Et Hisao se sentit de nouveau faiblir. Elle venait de faire un pas vers lui. Il attendit patiemment le prix de sa requête mais ce dernier ne vint jamais. Son cœur tomba lentement dans sa poitrine, cherchant un élément rationnel auquel se raccrocher pour la raison reprenne le dessus, mais il n’en trouva aucun. Parce que c’était bel et bien vrai : Sous ses yeux ébahis, Nanako venait de faire un pas vers lui sans rien demander en retour.

Comme pour calmer le feu en lui, Hisao prit une grande inspiration. Son cerveau était en ébullition tant sa curiosité pulsait, cherchait à comprendre quels étaient les signes qu’il avait manqué. S’il avait véritablement été une victime autrefois ou—ou si son expérience avait été influencée et exagérée par la façon dont il voyait son frère souffrir. Ce qui était arrivé à Hikaru…

… Ne lui était peut-être jamais arrivé en fin de compte. Et ce furent vingt ans de sa vie que Nanako commença à remettre en question au bout de trois jours. Il se désolait, avait honte de sa propre robustesse qui laissait tant à désirer.

« Comment va-t-elle ? »

Hisao dut prendre un moment pour comprendre le sens derrière ces quatre pauvres mots. Et lorsque leur signification s’éclaira enfin, il haussa les sourcils et releva le regard vers sa mère.

« Nous n’en sommes pas encore là », lui répondit-il sèchement. Et alors que ses paroles passèrent la barrière de ses lèvres—il regretta déjà ces derniers, secouant doucement la tête. Comment ça, pas encore ? Il soupira. Parce que nous en sommes quelque-part, peut-être ?

« Tu ne me crois pas », il arqua un sourcil, questionnant sa mère du regard. « Tu ne crois pas à mes excuses », ajouta-t-elle pour clarifier son propos.

« Je n’ai aucune raison d’y croire », il passa une main sur sa joue. Sa voix était hésitante, son ton incertain. Il avait l’impression de—dévier. Bifurquer vers un chemin qui le terrifiait tout autant qu’il l’attirait.

« Je—comprends », quelque-chose se brisa dans sa voix. Hisao ne put retenir la façon dont son menton se releva, cherchant la fissure du regard. C’était un masque. C’était forcément un masque, ça ne pouvait pas être réel. « Qu’est-ce que—que dois-je faire pour que tu me fasses de nouveau confiance, Hisao ? »

« Je— », avait-il seulement la réponse à cette question ? Avait-il seulement envie de se la poser ? De trouver des solutions à des problèmes qu’il pensait derrière lui… Essayer de déterrer ainsi ses plus vieux démons était infiniment compliqué. Quels étaient ses propres conseils déjà ? Ceux qu’il donnait à ses patients… Oh—il ne savait même plus. Apprendre à pardonner l’autre, apprendre à se pardonner. Mais pour apprendre à se pardonner—d’abord fallait-il savoir en quoi on avait fauté, non ? Il avait fauté. Il avait été trop naïf. Il avait été trop stupide. Il avait été aveugle. Il ne se souvenait même pas avec exactitude de tout ce qu’il avait vécu tant la brume était dense.

« Je pense à cette enfant chaque jour », il releva la tête et croisa son regard—embué de larmes. Les lèvres entrouvertes, Hisao ne savait tout simplement plus quoi dire. « Je me demande à quoi elle ressemble. Je me demande ce qu’elle aime faire dans la vie, je pense au son de sa voix. C’est mon sang, ma chair et je ne sais rien d’elle. Je m’en veux tellement—j’ai tant attendu ce moment, que maintenant que tu es devant moi—je ne sais plus quoi faire pour te récupérer. »

Sa poitrine était une véritable cage pour son cœur, qui battait si fort qu’Hisao pouvait en entendre les pulsations dans son cou, dans ses oreilles—dans tous son corps. Le stress monta en flèche. Quand Kana était impliquée… Et de toute façon, pourquoi diable Kana était-elle impliquée ?

« Ton—sang ? Ton sang ?! Non— », son sang-froid le quitta, lentement. « Non—tu n’as pas le droit. Pas après m’avoir foutu dehors avec ma gamine dans les bras, en la traitant de bâtarde. Pas après l’avoir déshumanisée sous prétexte que je n’étais pas marié avec sa mère. Kana est peut-être biologiquement reliée à toi—mais ça s’arrête là. C’est le seul lien que tu possèdes avec elle. »

« C’était une erreur. La plus douloureuse, la plus stupide, la plus ridicule que j’ai pu faire de toute ma vie », elle éclata en sanglots, et Hisao dut se faire violence pour ne pas sentir son estomac se tordre sous la culpabilité. Ce qu’il pouvait détester son empathie—parfois, parfois seulement. Lorsque sa raison lui hurlait qu’on se jouait de lui mais que son cœur balayait toutes ses pensées rationnelles pour ne plus laisser place qu’à un violent déluge d’amour, de sentiments profonds, de patience et de bienveillance mélangés. Hisao détestait voir des gens pleurer. Et pourtant, il était psychologue. Et pourtant, il s’agissait de sa mère. Celle qui avait essayé de faire voler sa vie en éclats, celle qui avait voulu le priver de sa fille. « Je t’en supplie, Hisao. Je— », elle était toujours assise dans sa chaise, un mouchoir dans la main—mais à peu de choses près, c’était comme si elle s’était trouvée en train de ramper à ses pieds. « Laisse-moi une chance. Je—je n’étais pas une bonne mère, mais laisse-moi être une bonne grand-mère. »

« Elle ne veut pas te voir », avoua-t-il enfin, déglutissant difficilement tant sa gorge était nouée. « J’ai—déjà eu cette discussion avec elle. Elle ne veut pas te voir, ni toi, ni sa mère. Ça ne l’a jamais intéressée. »

« Alors dis-lui », elle se leva de sa chaise et s’approcha de son fils luttant pour ne pas poser sa main sur lui, hésitant en avançant son bras et en le reculant plusieurs fois. « Dis-lui que j’ai changé. Que je ne suis pas—plus la femme que tu lui as décrite. Si—si c’est toi qui lui dit, je suis sûre qu’elle comprendra. »

« Je ne mentirai pas à ma fille », rien n’a changé. « Je n’ai aucune preuve de ce que tu avances. »

« Alors laisse-moi te le prouver. Ce soir. Demain. Votre avocat n’arrive que Samedi… » Elle prit une grande inspiration, comme soulagée. « Passe l’après-midi avec moi. Ou la journée de demain. Je—je te montrerai que je suis digne de rencontrer Kana. »

C’était la première fois qu’elle l’appelait par son prénom. C’était la première fois qu’il entendait le son du prénom de sa fille dans sa bouche. Et pour une raison qu’il ignorait, un nœud chaud naquit dans son ventre—il avait beau lutter, il avait beau essayer de réprimer les vagues qui s’acharnaient une par une contre lui… C’était agréable. C’était—un sentiment qu’il ne connaissait pas, l’impression d’avoir une famille, de pouvoir lui proposer ça alors qu’elle n’avait jamais connu qui que ce soit d’autre que son père ou son oncle. Une chance. Une opportunité. Peut-être faisait-il fausse route—mais maintenant que le doute s’était installé dans sa poitrine… Il n’arrivait tout simplement plus à l’éliminer. Il se devait d’essayer. Pour se pardonner. Pour pardonner sa mère. Pour essayer d’offrir à sa fille ce dont elle avait toujours été privée. Une véritable famille.

Et ainsi s’acheva lâchement sa dernière muraille de volonté.

« Une seule journée. Ni plus, ni moins. »

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(#) Re: [Terminé][Solo] The painful way  [Terminé][Solo] The painful way EmptyDim 1 Nov 2020 - 11:00

Vendredi 30 septembre

Ce n’était pas grand-chose. Une balade à travers la ville où il avait vécu étant jeune—le long de ces mêmes rues qu’il avait dévalé à vélo sur le chemin de l’école. Cet endroit croulait sous les souvenirs et si ces derniers lui réchauffaient le cœur en ces temps difficiles, il savait pertinemment que le contre-coup serait violent, impitoyable avec lui.

Ce n’était pas grand-chose, mais c’était beaucoup trop. Et Hisao ne faisait jamais les choses à moitié. Il était soigné, légèrement perfectionniste et surtout, il n’avait qu’une seule parole. Lorsqu’il avait accepté de lui laisser une chance, il s’était engagé à le faire consciencieusement—il pouvait encore sentir les mots brûler sa langue. Une seule journée. Ni plus, ni moins. Les protestations d’Hikaru entre les quatre murs de la chambre d’hôtel. Ma parole, mais t’es complètement cinglé ?! La déception dans son regard lorsqu’Hisao lui avait expliqué ce qu’il s’était passé. Ne me dis pas que tu la crois. On lui avait déjà reproché le fait d’être un peu têtu – il ne parlait pas énormément et réfléchissait presque toujours ses mots pour ne pas dire quelque-chose d’inutile ou d’impertinent, alors il était souvent sûr de ce qu’il disait – et il l’assumait. Hisao n’aimait pas spécialement être contredit, mais ça ne l’empêchait pas de se remettre en question quand c’était nécessaire. Mais pour Hikaru—c’était une autre paire de manches. Son frère était borné. Très, très borné. Il prenait toujours son temps pour se faire un avis sur quelque-chose mais une fois que son opinion était décrétée… Le convaincre relevait de l’impossible et il devenait implacable. Si bien qu’Anaïs, Hisao ou même Kana avaient toujours besoin de se serrer les coudes lorsqu’il fallait le persuader de quelque-chose.

Alors essayer de lui faire comprendre que sa mère avait peut-être changé ? Hisao ne se berçait pas d’illusions. Il savait que ce serait impossible, et que son avis sur la question était tranché et immuable. Pourtant—pourtant, une part de lui espérait encore qu’Hikaru comprenne sa décision et l’accepte. Va, alors. Passe ta journée avec elle, je serai à l’hôtel à ton retour pour éponger ta déception. À la place, il s’était moqué de sa décision. Mais il ne lui en voulait pas. Ce qui lui restait de raison était d’accord avec lui et tonnait sans s’arrêter que c’était une très mauvaise idée.

Mais il n’avait qu’une seule parole. Il lui avait promis une chance, et il la lui accorderait dans les règles de l’art. Il ferait un effort, certes éprouvant et peut-être inutile—mais il aurait essayé.

Les premiers échanges furent timides. Psychologue dans une école ? Je—n’aurais jamais cru entendre ça un jour… Témoins d’une tentative maladroite de rattraper seize ans de vide, de néant, d’oubli. Ça me surprend, mais je ne suis pas étonnée avec le recul. J’ai toujours su que tu avais ce petit quelque-chose en toi, l’envie d’aider les autres. Tu n’avais juste pas les clés en main. C’est de ma faute. Si seulement j’avais été plus attentive… Et ses mots étaient pétris de contradictions. Entre ce qu’il entendait aujourd’hui, et ce qu’il avait entendu autrefois, alors qu’il avait supplié ses parents de le laisser faire des études de lettres, ou quelque-chose en rapport avec la littérature, la philosophie, peu lui importait… Il aurait accepté n’importe quel geste de leur part. Nous avions toujours pensé que tu étais fait sur mesure pour les sciences. Tu étais une tête, à l’époque. Je suis sûre que ça n’a pas changé. Ce n’était pas tant qu’il n’aimait pas les études que ses parents avaient choisi pour lui. L’informatique et les mathématiques étaient deux domaines très prometteurs dans lesquels il se débrouillait très bien. Bien mieux que dans n’importe quel discipline littéraire. Et peut-être aurait-il continué sur cette voie-là, si sa fille n’avait pas été là. Comment est-elle ? Tu as des photos à me montrer ? Mais il ne regrettait pas—oh non, ce qu’il pouvait être heureux de la tournure que sa vie avait pris. Il ne l’échangerait pour rien au monde. Dans sa vie un peu terne, Kana brillait de mille feux. Et il lui en était si reconnaissant—de lui avoir ouvert les yeux, de lui avoir permis de s’épanouir émotionnellement, professionnellement… Juste en existant. Oh mon dieu… Alors il essayait de lui rendre tout ce bonheur. Il faisait de son mieux pour lui offrir une belle vie, pleine d’opportunités. Oh mon dieu, ce qu’elle te ressemble… Nanako était-elle une bonne opportunité ? Il ne le savait toujours pas. Même si tout ceci était attendrissant et lui mettait, coupablement, un peu de baume au cœur… Il voulait en connaître les failles avant de se lancer. Il voulait être sûr de lui, savoir à quoi est-ce qu’il exposerait sa fille si cette dernière acceptait de rencontrer sa mère. Parce qu’il y avait aussi ça… Je sais que tu ne peux pas la forcer. Je ne veux pas la forcer non plus—mais j’aimerais tant… Même si cette journée se terminait sur une bonne note, même s’il finissait par accepter de renouer avec sa mère, Hisao ne pouvait pas lui garantir que sa fille accepterait. J’aimerais tant pouvoir rattraper le temps perdu. Kana avait son caractère bien à elle, et elle n’était pas du genre à se laisser marcher sur les pieds. Oh que non. Mais un tel tempérament explosif inquiétait Hisao—il ne savait pas comment sa mère réagirait face à elle, qui avait été éduquée en France et n’avait de japonais que sa génétique. Du saxophone ? C’est—inattendu… Mais si ça lui plait, c’est le principal. Tu n’as pas essayé de lui faire faire du violon ? C’est déjà un peu plus féminin. Il avait beau nourrir l’espoir qu’elle ait changé, il savait que certaines choses étaient ancrées en elle. Nanako était une femme conservatrice, fermée d’esprit—mais peut-être pas assez pour qu’elle n’en guérisse jamais. C’était pour cette raison qu’il essuya sans rien dire certaines de ses remarques. Tu ne t’es jamais marié alors ? C’est vraiment dommage. Tu aurais pu faire une chanceuse. Ou un chanceux, s’empêcha-t-il de lui répondre. Mais il valait mieux qu’il retienne ces propos-là. Hisao n’avait pas honte de sa sexualité, oh non—mais… Il ne le criait pas sur tous les toits. Encore plus depuis qu’il était revenu au Japon. C’était quelque-chose de plutôt privé qu’il préférait garder pour ses proches.

Et bien évidemment, cette question le renvoya aux récents évènements. À sa propre incapacité à rendre quelqu’un heureux comme sa mère le prétendait. C’étaient de belles paroles, attendrissantes et douces… Mais Hisao savait à quel point elles pouvaient être fausses. Tu veux savoir comment je me sens avec toi, Hisao ? Le même schéma se répétait. Il partait, comme ils étaient tous partis avant lui. Parce qu’il ne donnait pas assez, il n’était pas suffisant. Comme une bête traquée. Ça, ou des excuses. Des « Je ne te mérite pas », « Tu trouveras mieux que moi » sous lesquels étaient lâchement camouflés tous les reproches qu’ils auraient voulu lui faire. Je retombe dans le piège.

Minami n’avait jamais été un cas isolé. Ashton était une cruelle répétition d’une histoire qu’il connaissait par cœur et—il n’avait pas la prétention de blâmer le destin, ou la vie en général. Il savait que le problème venait de lui. Peut-être n’était-il tout simplement pas fait pour la vie à deux ? Peut-être qu’en ayant tant donné à Kana, il ne restait plus rien pour les autres… Mais si c’était pour la rendre heureuse—même aux dépens de sa vie sentimentale, le prix était faible. Et il ne regrettait rien.

Alors s’il n’avait plus rien à offrir et qu’Ashton l’avait constaté de ses propres yeux en le repoussant—pourquoi s’était-il entêté ? Tu es le premier à qui j’en parle, tu sais ? Pourquoi continuait-il à lui donner tant de clés, si c’était pour l’empêcher de s’approcher ? Ne perds pas ton temps avec quelqu’un comme moi. Hisao était perdu. Perdu entre l’acceptation de ce rejet et l’espoir absurde qu’il y avait forcément quelque-chose à sauver. Sinon… Parce que tu es trop doux, trop bienveillant, trop séduisant, trop adorable, trop tout. Sinon… Tu me laisses une telle liberté que je sais à peine quoi en faire. Sinon… Ça ne pouvait vouloir dire qu’une seule chose.

Ashton lui avait menti sur toute la ligne. Lui avait offert chaque compliment avec toute l’hypocrisie du monde. Tout ça pour faire passer la pilule en douceur et ne pas le blesser ? Non—il n’était pas comme ça. C’était impossible. Et pourtant—cette conclusion était bien là, tapie dans l’ombre à attendre de devenir vraie. Le jour où il se rendrait compte que ce n’était que du vent depuis le début—oh, il ne voulait même pas y penser. Il voulait continuer à espérer.

Sa mère l’empêcha de se perdre davantage dans ses pensées—reprenant la conversation là où ils l’avaient laissée et Hisao se surprit à—apprécier la journée. Nanako s’était adoucie. Certes, certaines de ses questions et de ses réflexions étaient toujours à la lisière de l’acceptable, mais il n’était plus l’adolescent qu’elle avait connu, il avait appris de ne plus se laisser marcher sur les pieds entre temps. Enfin… Plus ou moins. Mais le plus bouleversant était de la voir essayer de s’arranger, s’excuser lorsqu’elle fautait…


- - -


« Tu comptes me dire pourquoi est-ce que tu as fait une chose pareille ? » Lui demanda Hikaru sur un ton sec, déjà assis sur son lit lorsqu’Hisao entra dans leur chambre d’hôtel.

« Je t’ai déjà expliqué », pour une raison qu’il ignorait—il était déjà agacé. Il savait parfaitement quelle était la menace qui pesait au-dessus de sa tête et connaissait très bien son frère. Peut-être aussi était-il un peu trop fatigué pour supporter la discussion qui allait suivre. « J’avais des doutes. Je voulais savoir si tout ce qu’elle m’avait dit n’était rien de plus que du vent ou si—elle était sincère. »

Son frère pouffa de rire et arqua un sourcil. « Sincère ? On parle de la même personne là ? » Anticipant l’absence de réponse d’Hisao, il soupira. « Et quel est ton verdict ? »

La question le prit de court. Pour une raison ou une autre, il s’était dit qu’Hikaru lâcherait l’affaire et ne chercherait pas à en savoir plus. Après tout, il détestait Nanako… Hisao ne comprenait pas bien en quoi l’issue de cette entrevue pouvait l’intéresser. L’air pensif, il passa une main sur sa barbe et prit un instant pour essayer de lui trouver une réponse satisfaisante.

Il s’était déjà posé la question plus tôt, alors qu’il revenait vers son hôtel après l’avoir laissée rentrer en taxi. Son esprit s’était scellé aussi hermétiquement que possible, tentant de le convaincre qu’il n’avait pas besoin de trouver ce genre de réponses futiles et qu’il pouvait se contenter de l’instant présent sans réfléchir. Mais maintenant qu’Hikaru s’en mêlait… Fuir n’était plus une option, pas plus que lui répondre à la légère pour se débarrasser de la conversation qui s’annonçait.

« Je ne sais pas… » Nanako n’avait pas changé à proprement parler. Son besoin de tout contrôler était toujours le même, mais quelque-chose était différent. Dans sa façon d’être, dans sa façon d’appréhender les choses. Aujourd’hui, elle l’avait écouté. Elle s’était retirée lorsque la pente devenait glissante. Elle avait respecté presque toutes ses limites et s’était même excusée pour celles qu’elle avait dépassées. « Il y a—encore du chemin à faire. »

« Et concrètement, ça veut dire quoi ? »

« Que tout n’est pas perdu. »

Son cœur s’accéléra aussitôt les mots eurent-ils passé la barrière de ses lèvres. Et le regard que lui lança Hikaru ne l’aida en rien à calmer ses palpitations. Il pouvait entendre et sentir son pouls jusque dans son cou, l’alertant des conséquences que ces mots venaient d’avoir sur l’avenir de cette soirée.

« Hisao », toute la légèreté moqueuse dont il avait fait preuve plus tôt venait de s’envoler. « Je t’en supplie, dis-moi que tu déconnes. »

« Non. Je suis sérieux », il ne pouvait pas flancher. Pas maintenant. Sa crédibilité en dépendait. Et pourtant—oh, ce serait bien plus simple de se mettre à rire, de lui avouer qu’il le faisait marcher pour continuer son affaire dans son coin sans qu’il ne sache jamais la vérité.

Mais Hisao détestait mentir – et peut-être était-ce pour cette raison qu’il était un si mauvais menteur – encore plus lorsque son frère ou sa fille étaient impliqués. En voyant l’air hébété d’Hikaru, il ne put tout simplement pas garder le silence. Il ferma doucement les yeux et prit une grande inspiration.

« Je le savais », sa voix, son regard—tout ce qui put s’assombrir chez lui devint si noir, si lugubre qu’Hisao sentit un rush d’adrénaline le ravager aussitôt. Peinant à garder son sang-froid, il dut se faire violence pour ne pas tout le planter là. Il savait que ce serait difficile—il connaissait son frère, connaissait les mots durs qu’il employait et la justesse de ces derniers. À quel point Hikaru pouvait être déstabilisant quand il devenait sérieux. « Trente minutes. Je t’ai laissé trente minutes et ça lui a suffi pour se jeter sur toi et— »

« Non. Elle m’a fait une proposition, je l’ai acceptée et ça s’arrête là. Il n’y a pas de— »

« Et à ton avis, pourquoi penses-tu qu’elle a attendu que je sorte fumer ? Parce qu’elle n’aurait jamais osé le faire devant moi », il soupira. « Elle sait très bien que j’aurais pu démonter ses arguments un par un sans hésiter. »

« Tu me prends pour un idiot ? Tu crois que je n’ai aucun libre-arbitre quand tu te trouves dans la pièce ? Si tu pouvais arrêter de m’infantiliser comme ça, je t’en serai très reconnaissant, Hikaru », lui répondit-il sèchement. « Je ne vois pas p— »

« Parce qu’elle te prend pour un con ! Et si tu n’es pas capable de le voir, c’est sûrement que— »

« Laisse-moi terminer mes phrases », l’interrompit-il à son tour, élevant la voix pour essayer de se faire entendre. « Je ne vois pas pourquoi est-ce que tu aurais besoin de démonter ses arguments un par un, parce que ça ne te regardait pas de toute façon. Elle ne m’a pas parlé de toi, seulement du fait que tu étais parti de ton plein gré contrairement à moi. Le reste ne t’était pas destiné. Tu devrais être content. »

Son frère éclata de rire et Hisao ne put s’empêcher de sentir sa poitrine se serrer. La colère et l’incompréhension vinrent teinter les traits de son visage.

« Oh—oh vraiment ? Parce que tu penses vraiment que c’est pour ça qu’elle attendait d’être seule avec toi ? » Il se redressa et croisa les bras sur sa poitrine, le menton relevé et cet air arrogant qu’il lui connaissait si bien sur le visage. « Je suis sûr que ça n’a rien à voir avec le fait qu’elle sache que tu es le plus naïf, le plus conciliant et le plus gentil de nous deux. Vraiment—ça ne peut pas avoir de rapport n’est-ce pas ? C’est une mère, Hisao. Réfléchis. Si tu voulais retrouver Kana—tu ferais pas le putain de tour du monde pour y arriver ? Si elle tenait à te revoir, si tu lui manquais tant que ça, pourquoi est-ce qu’elle n’a strictement rien fait pour te retrouver ? Pourquoi ne t’a-t-elle pas cherché ? »

« Ses parents et ceux de papa l’en auraient empêchée. On lui mettait la pression. Je ne dis pas que c’était le seul problème, mais c’était une couche de plus… Je ne suis pas naïf—ce n’est pas de la naïveté que de penser que nous sommes tous capables de changer et de devenir meilleurs », il pinça ses lèvres et baissa le regard. « Et heureusement que j’y crois encore et que j’y ai toujours cru d’ailleurs. Sinon, j’aurais pu me contenter de confier Kana aux Kakegawa comme tout le monde me le demandait et je rendrai mon tablier de psychologue une bonne fois pour toutes. Tu ne veux pas lui laisser de chance ? Très bien. Mais ne viens pas me dicter la marche à suivre. Tu serais très mal placé pour me donner des conseils. »

« Oh, parce que toi tu serais bien placé peut-être ? »

« Non. Et c’est pour cette raison que je ne t’en donne pas et que je reste à ma place », il releva lentement le menton. « Il serait grand temps que tu apprennes à faire la même chose. »

« Et que t’a-t-elle confié de si bouleversant ? Laisse-moi deviner : Elle t’a glissé un mot sur le fait que cet héritage lui revenait de droit et que, si tu te comportais en bon fils, tu devrais lui rendre ce que tu t’apprêtes à toucher ? »

Hisao arqua un sourcil et secoua doucement la tête. « Quoi—non ! Elle ne m’a pas parlé de ça une seule fois—ou alors, c’était pour me dire qu’Akira aurait dû me léguer la totalité à moi, et à moi seul », il soupira. « Mais j’ai pris une décision. Seul. Elle ne le sait pas encore et l’apprendra demain. Et avant que tu poses la question, non, ce n’est pas quelque-chose qu’elle m’a demandé », Hikaru arqua un sourcil, attendant patiemment qu’Hisao crache le morceau. Il prit une grande inspiration et… « Je vais lui rendre les parts de l’entreprise qui m’appartiennent. »

Et—c’était en partie vrai. Il n’avait jamais voulu garder ces parts et n’était pas venu à Hirakata pour lancer les hostilités contrairement à son frère. Il avait toujours prévu de s’en séparer, en les vendant à Nanako ou à n’importe qui d’autre. Il ne voulait pas se retrouver avec un tel vestige entre les mains, laissant une bonne raison à sa mère de le recontacter. Même si cette raison n’était plus très pertinente dans l’immédiat.

Hikaru et prit un instant avant de réussir à articuler quelque-chose, peinant à sortir autre chose qu’une suite d’onomatopées incohérentes.

« Tu vas me faire croire qu’elle n’y est pour rien là-dedans ? » Il plissa les yeux et Hisao voyait bien que son frère essayait de contenir sa colère comme il le pouvait.

En partie vrai. Ce qui avait terminé de décider Hisao venait d’elle, bien évidemment. S’ils voulaient essayer de repartir sur de bonnes bases, Hisao était prêt à faire un pas vers elle—tout comme cette dernière l’avait fait pour lui. Elle lui avait confié que la société ne se portait pas très bien ces derniers temps—et peut-être que cet argument avait un peu joué dans sa décision, mais il était secondaire.

Néanmoins, il ne fut pas capable de répondre à Hikaru et se contenta de détourner le regard, soupirant. Les choses étaient déjà suffisamment compliquées pour lui en ce moment, il n’avait pas besoin que son frère vienne en rajouter une couche avec un interrogatoire. D’un côté, il pouvait le comprendre, lui et ses réactions—mais il n’avait pas la force de supporter ses questions et ses doutes.

« Tu te rends compte des conséquences de ce que t’es en train de faire ? » La façon dont sa voix s’était calmée et abaissée était terrifiante. « Ma part de l’héritage risque de me passer sous le nez parce que j’ai perdu la nationalité japonaise. Je pensais que tu serais à mes côtés au tribunal et que tu me soutiendrais. À deux, et avec toi qui vit ici, on aurait forcément eu plus d’impact. Et si elle a vraiment développé de l’affection pour toi comme tu le dis, peut-être qu’elle— »

« Je ne—me servirai pas de l’affection qu’elle a pour moi pour lui faire du mal. Je ne ferais jamais un truc pareil. »

« C’est ta façon de la remercier pour t’avoir maltraité pendant vingt ans ? » Il passa une main sur son visage, tentant de masquer le désarroi et le désespoir. « Tu veux que je te rafraichisse la mémoire ? Des exemples, j’en ai à la pelle. Quand elle brûlait tes peintures parce que tu continuais à peindre alors qu’elle voulait que tu révises, quand elle te privait de sortie pendant toutes les vacances parce que tes résultats ne suffisaient jamais, quand elle me frappait et te remettait la faute sur le dos, te hurlait dessus pour te faire comprendre que c’était à cause de toi que je prenais cher— »

« Ça suffit ! Je sais très bien ce que j’ai vécu—et je ne vis pas dans le passé », c’était douloureux. Bien plus qu’il ne voulait l’admettre. Mais il s’était promis d’essayer, de faire un effort. Parce qu’elle avait le droit à une seconde chance. Hisao était le premier à avoir eu le droit à cette dernière. Alors... Pourquoi pas elle ? « Quoi qu’il arrive et quoi que je fasse, elle ira en justice, Hikaru. Je ne pourrais pas l’empêcher, elle ne veut pas que tu touches quoi que ce soit. Même si tu lui rendais tes propres parts, elle essayerait de t’enlever le reste. »

« Mais j’en suis bien conscient ! C’est pour ça que j’ai besoin d’avoir toutes les cartes possibles dans ma manche et je pensais que j’pourrais compter sur toi », sa voix se brisa un peu, mais il revint à lui-même dans la seconde. « Je ne sais pas ce qui te prend mais c’est sérieux, là. »

« Pourquoi est-ce que tu tiens tant à récupérer tout ça ? Nous n’étions pas censés y avoir droit depuis le début, qu’est-ce que ça changerait à ta vie de faire comme si rien ne s’était passé ?! »

« Elle nous a tout pris. Et papa le savait mais il ne pouvait rien y faire, il avait les mains liées par elle et par sa famille ! Donc c’était ça, sa manière de lui dire d’aller se faire foutre une bonne fois pour toutes. Et toi… Toi tu veux cracher dessus. »

« Je ne crache pas dessus. J’en ai juste marre de me battre avec elle, je n’ai jamais eu la force et même après toutes ces années, je ne l’ai toujours pas. Elle a bien plus d’argent que nous deux réunis, des meilleurs avocats et elle ne lâchera jamais l’affaire. »

Le visage d’Hikaru s’adoucit soudainement alors qu’il comprit lentement ce qu’il se passait depuis le début dans la tête de son frère. Enfin—comprendre était un bien grand mot. Hisao lui-même n’arrivait pas à expliquer à quel jeu ses sentiments jouaient. Le monde semblait s’écrouler autour de lui et il se raccrochait à la seule personne qui n’allait pas à contre-courant et qui, coupablement, le rassurait. C’était une honte que cette personne soit aussi responsable de ses traumatismes d’enfance les plus horribles, mais il n’y pouvait rien. Il ne l’avait pas choisi, c’était comme ça. Et ça ne l’aidait pas à se sentir plus stable émotionnellement. C’était même terrifiant de craindre pour son contrôle, pour ses capacités à exercer son métier qui le définissait tant et qui le rendait heureux au quotidien. Il avait peur de basculer. Il avait peur de ne plus être capable de se relever. Parce que tout arrivait en même temps, parce qu’il devait faire des choix et qu’Hisao se rendait compte avec tout le dégoût du monde qu’il n’était qu’un pauvre reflet bon marché de son père. Il se laissait faire avec toute la lâcheté du monde. Il l’avait laissée attraper son poignet pour ne plus le lâcher seulement parce qu’elle lui donnait l’impression de ne plus être emporté par le courant. Elle, elle saurait quoi dire. Elle saurait l’entraîner, le pousser, lui montrer la voie comme elle l’avait toujours fait. Elle était aussi rassurante qu’effrayante. Elle prendrait les décisions à sa place, mais c’était pour le mieux.

Et il avait bien trop honte pour en parler à qui que ce soit. Ni à son frère, ni à Kana, ni à sa psychologue, ni à personne. Hisao ne méritait pas cette douceur soudaine dans les traits d’Hikaru, il ne méritait pas ce souffle de courage qu’il s’apprêtait à lui offrir avec tendresse et innocence. Il n’en était pas digne, n’en avait jamais été digne.

« Raison de plus pour ne pas la laisser faire ! Tu veux vraiment t’écraser devant elle parce qu’elle est plus forte que nous ? Parce que moi, je n’en ai pas l’intention et je sais qu’au fond de toi que tu penses la même chose », tu te trompes. « Alors j’ai besoin de toi, s’il te plaît. Il faut que tu me soutiennes, il faut que tu lui tiennes tête. Si elle t’aime vraiment, elle ne t’en voudra pas de faire un truc pareil. Si elle est aussi consciente de ses erreurs qu’elle le prétend… L’argent ne devrait pas l’importer ! »

Sa poitrine se serra jusqu’à l’en étouffer. Il avait besoin d’air ou il allait s’effondrer et tomber sur le parquet comme une feuille. Il s’éventa un instant et se précipita vers la fenêtre pour l’ouvrir. Pourquoi s’entêtait-il à cacher sa détresse à son frère ? Hikaru le connaissait mieux que personne. Peut-être même mieux que sa fille. Il savait probablement quel morceau se jouait en boucle dans sa tête et avait tout simplement la décence de ne pas lui faire remarquer. Accroché aux barreaux, il se tourna doucement pour lui faire face et prit une grande inspiration.

« Je—je ne veux pas être un obstacle pour elle… Si nous devons tout recommencer de zéro, je ne veux pas être hostile dès les premiers instants… J’essaye de—me convaincre qu’elle le mérite parce qu’elle fait des efforts mais— », c’était une plainte. Il ne savait même plus s’il croyait à ses propres mots ou non.

« Mais c’est une connasse ! Elle l’était et elle le restera. Tu le sais aussi bien que moi, t’es juste en train de te mettre des œillères et d’espérer pour rien là ! »

« Je n’espère pas pour rien. »

« Hisao », il s’approcha de lui, le poussant à le regarder dans les yeux. « Qu’est-ce qu’elle t’a dit ? Qu’est-ce qu’elle t’a promis ? »

« Elle ne m’a rien promis », il hésita un instant. Et les mots qui suivirent lui furent arrachés. Il savait qu’en avouant la vérité à son frère, il s’exposait à de nouveaux arguments implacables, il s’exposait à la vérité—mais il ne voulait pas réfléchir. Il en avait marre de penser, de douter, de chercher à comprendre s’il avait pris ou non la bonne décision. Hikaru le poussait sans lui montrer une once de pitié. D’un côté, il préférait être traité de la sorte mais d’un autre… Il avait besoin d’espace, il avait de temps et il avait besoin de souffler. Chose que son frère était visiblement incapable de lui donner—alors Hisao expira tout l’air de ses poumons et ferma les yeux. « Elle veut rencontrer Kana. »

La bombe était lâchée. Et toute la colère dans le regard d’Hikaru s’évapora pour laisser place à—de la peur.

« Et tu as accepté ? Après tout ce que nous avons vécu—surtout à cet âge-là, tu vas la laisser l’approcher ? »

La goutte.

« Qu’est-ce que ça peut te foutre ? » Il serra les barreaux de la balconnière à la fenêtre entre ses doigts. « Qu’est-ce que ça peut te foutre que j’essaye d’arranger les choses ? Tu veux être rancunier toute ta vie et ne pas avancer ? Grand bien te fasse. Mais ne m’empêche pas de reconstruire les liens avec ma famille. Je n’ai pas dit que ce serait facile et sans douleur ! Je ne suis pas stupide ! »

Le premier éclat de voix était parti. Et penser une seule seconde qu’Hikaru calmerait le jeu parce qu’il était le grand-frère et supposément le plus sage était une erreur monumentale. Si bien qu’Hisao regretta ses mots aussitôt ces derniers passèrent-ils la barrière de ses lèvres.

« Avec ta famille ? Tu considères encore que cette femme fait partie de ta famille ? » Demanda-t-il décroisant les bras alors que ses gestes accompagnèrent ses mots. C’était sa petite touche personnelle mais aussi l’indicateur de menace le plus précis qui soit. C’était ainsi que ses proches savaient différencier ses vraies colères de ses simples pétages de plomb.

« C’est ma mère, et c’est la grand-mère de Kana, que je le veuille ou non ! »

Les mêmes mots. Ses mots à elle. Tous deux s’en rendirent compte mais restèrent aussi silencieux—un air circonspect sur leurs traits. Hikaru ne releva pas, mais l’on pouvait lire dans ses yeux à quel point il aurait aimé s’y abaisser.

« Quel est l’intérêt de la considérer comme une mère alors qu’elle ne t’a jamais considéré comme un fils ?! Qu’elle vous a jeté toi et ta fille quand elle a subitement décidé que tu étais, toi aussi, une honte pour la famille ?! »

« Elle a fait des erreurs, et j’essaye encore jour après jour de lui accorder mon pardon, même si je dis que tout ceci est derrière moi et que c’est déjà fait. La route est encore longue. Je ne sais pas si j’y arriverai un jour mais— », il fronça doucement les sourcils. « Mais Kana a le droit d’avoir une vraie famille. D’être comme les autres adolescents. Quand je la vois avec son petit-ami, elle aime tellement se rendre chez ses parents, voir ses sœurs… J’aimerais tellement pouvoir lui donner ça—elle pourrait apprendre à connaître ses cousins, ses cousines… »

« Une vraie famille ? Parce qu’on n’était pas une vraie famille nous ? »

« Ce n’est pas ce que j’ai dit ! » Un long soupir d’exaspération s’échappa de ses lèvres.

« Comment tu peux accepter de lui infliger un truc pareil ? Alors que tu sais très bien que ça ne peut pas bien se finir. Ça n’aurait aucune chance d’arriver si je— »

« Kana est ma fille. Pas la tienne. Tu n’es pas en mesure de décider ni même de savoir ce qui est bon pour elle ou ce qui ne l’est pas », son ton était plat et calme. Hikaru venait de mettre le doigt sur l’un des sujets les plus sensibles qui soit. Hisao ne l’avait jamais véritablement assumé parce qu’il en avait atrocement honte et se trouvait même désolant de penser ainsi mais—il avait toujours éprouvé une pointe de jalousie envers son frère vis-à-vis de la complicité qu’il avait construit avec sa fille. Il savait que c’était normal, que ce n’était rien d’autre qu’une insécurité toxique et nocive pour lui mais il n’arrivait tout simplement pas à s’en débarrasser. Ce n’était qu’un problème de confiance en plus mais… Il préférait ne pas se poser la question. À la place, il essayait de refouler ce ressenti stupide et le faisait taire.

Mais ce soir—il était à fleur de peau. Il se passait trop de choses à la fois et même s’il avait pourtant toujours réussi à se contenir sans avoir à faire trop d’efforts… C’était infiniment plus compliqué alors qu’il était à vif, piégé par l’effervescence dans ses veines et l’amertume sur sa langue.

« Parce que tu crois que— », Hikaru se tourna, interrompu par le téléphone de son frère qui vibra sur la commode.

Sans perdre une seconde, Hisao lâcha le barreau auquel il s’accrochait désespérément depuis plusieurs minutes déjà et arqua un sourcil, attrapant l’appareil et—

Ashton ?

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Hisao s'exprime en #3d7355. || Discord : Medryan#0203.
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désolée ash. je te bisoute quand même.  
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Hisao Tenma
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(#) Re: [Terminé][Solo] The painful way  [Terminé][Solo] The painful way EmptyDim 1 Nov 2020 - 11:01

Son cœur rata un battement. Plaquant l’écran contre son torse, il adressa un dernier regard à son frère avant de se diriger vers le balcon. « C’est pour le boulot », expliqua-t-il. Ça ne pouvait être que ça. Pourquoi l’appellerait-il sinon ? Il fallait que ce soit ça. Il n’aurait pas la force de supporter autre chose qu’un simple échange cordial et professionnel. Ce n’était ni l’endroit, ni le moment et il se sentait bien trop instable et fatigué pour pouvoir endurer davantage.

Espérant qu’Hikaru n’ait pas eu le temps de voir le nom qui s’était affiché, il fit coulisser la porte vitrée derrière lui et prit une grande bouffée d’air une fois sur le balcon. Son cœur s’affola dans sa poitrine et—son ventre se noua sous la contradiction. La chimie opérait toute seule, sans l’autorisation de personne. Probablement était-ce à cause d’elle qu’il se sentait si bien à l’idée d’entendre sa voix en dépit de la gravité de la situation. Comme si le monde entier était en feu autour de lui mais—que ce n’était pas si grave, parce qu’il lui parlerait au moins une dernière fois avant que tout ne se casse définitivement la gueule. Son doigt glissa sur l’écran et il colla son téléphone à son oreille, les paupières closes.

« Allô ? »

Ça ne peut pas être autre chose. Il ne faut pas que ce soit autre chose, je t’en supplie.

« Oh. Euh… Bonsoir. Je—hum… Je te dérange, peut-être ? »

Bon dieu, sa voix—sa voix. Alors qu’il pensait encore la chose impossible, les battements de son cœur se brusquèrent toujours plus dans sa poitrine et se contenir devenait une véritable corvée. Hisao avait l’impression d’avoir posé les pieds dans un enfer si doux, si moelleux et se sentait si léger que la peur prit part à cette débâcle. En près de deux semaines, chacune de ses interaction avec Ashton avait été une catastrophe. Chaque fois qu’il le voyait, qu’il entendait parler de lui, qu’il pensait à lui, il savait qu’il était cuit pour les prochaines heures. Se livrer lui avait fait l’effet d’un bain d’alcool sur ses plaies ouvertes, pensant naïvement qu’il pourrait se débarrasser de ce poids lourd dans sa poitrine en y remédiant aussi tôt que possible. Mais plus le temps passait—et plus il se rendait compte qu’il faisait fausse route. Il était piqué jusque dans l’âme, complètement stupide et niais à chaque fois qu’il s’imaginait que les choses pourraient s’arranger, qu’il y avait encore quelque-chose à sauver, qu’il lui restait peut-être une chance, même—

Même une toute petite chance. Une probabilité infime. Minuscule.

« Bonsoir. Non, tu ne me déranges pas. Je peux faire quelque-chose pour toi ? » Il dut faire un effort incommensurable pour empêcher sa voix de trembler. La fatigue était déjà un problème suffisant à gérer. Et maintenant que la tension et l’adrénaline étaient redescendues, il était épuisé—lessivé à l’idée de devoir y retourner une fois que cet appel se terminerait.

« Non, je… Ce n’est rien. Comme tu n’es pas venu travailler de la semaine, je m’inquiétais simplement… Je peux te laisser, si tu as autre chose à faire. »

Quoi ?

« Que—non, non, je t’ai dit que tu ne me dérangeais pas », lui répondit-il dans la hâte, intégrant lentement les mots d’Ashton. Il m’appelle parce qu’il s’inquiétait pour moi ? « Je—je vais bien. Plus ou moins. Tu n’as pas à t’inquiéter pour moi », c’était un mensonge. Un horrible mensonge qu’il avait sorti par réflexe, pour ne pas s’étaler—pour ne pas faire de vagues. S’il s’inquiétait vraiment pour lui… Il ne voulait pas aggraver la situation. Et la vérité lui aurait probablement fait peur.

« Plus ou moins… » Même s’il l’avait voulu, Hisao n’aurait tout simplement pas pu manquer la suspicion dans sa voix. Il ne put retenir un soupir—mais il ne portait aucune émotion avec lui… C’était juste un moyen ridicule d’évacuer la pression. Parce qu’il avait été trop ambitieux : Il était tout simplement incapable de lui mentir, de lui répéter que tout allait bien, qu’il ne voulait pas l’ennuyer plus que de raison et qu’il devrait juste raccrocher.

« Je suis à Hirakata avec mon frère. Mais je serai revenu le 2. Tu n’as pas à—euh—t’inquiéter », mais il s’acharna. Peut-être qu’avec une part de vérité—

« Oh… D’accord. Excuse-moi, je ne savais pas… » Un silence s’installa. Glacial et fétide, et l’air autour de lui devint presque irrespirable. Il voulait s’enfuir de cette chambre, jeter son téléphone contre un mur, disparaître pour revenir au travail dès lundi et faire comme si rien n’était arrivé. Mais ça… « Hisao, je… Je sais qu’il s’est passé des choses. Entre nous deux. Et que je ne peux plus prétendre à grand-chose. Mais… Est-ce que tu me dirais si… Si tu n’allais pas bien ? Ou que tu avais besoin… de parler de quoi que ce soit ? » C’était avant qu’il n’ajoute quelque-chose et rompe ce calme paralysant.

Et Hisao sentit la force lentement quitter ses jambes, si bien qu’il se laissa glisser contre la murette du balcon pour s’assoir par terre. Une main plaquée sur son visage couvrait ses yeux, massait doucement ses paupières alors qu’il hésitait. Il ne voulait pas lui mentir. Ashton méritait mieux que de pauvres mensonges—mais Ashton avait certainement autre chose à faire que de s’inquiéter pour lui, aussi. Alors pourquoi—

« Mon père est décédé », il pensa que le profond soupir qui s’échappait alors de ses lèvres le dissuaderait de parler, mais les mots s’étaient bousculés sans crier gare et maintenant—il s’en voulait. Son cœur était serré dans sa poitrine, ses phalanges blanchies par la pression de ses poings et ses mâchoires crispées. Comment allait-il faire pour y retourner ? En serait-il seulement capable ? Il n’en savait rien.

« Oh… Oh mon dieu, je— je suis vraiment désolé… »

Je vais bien. Tout va très bien. Ne sois pas désolé. Je ne vois pas pourquoi est-ce que j’irais mal.

« Désolé de t’avoir inquiété. Je n’ai pas—pensé à te prévenir », au moins… Ce n’était pas un nouveau mensonge.

« Je comprends que tu n’y aies pas pensé dans ces conditions. Et puis tu ne me dois rien, de toute façon… Comment—comment ça se passe ? Avec le reste de… de ta famille ? »

Ah—la question à un million. Hisao était tiraillé entre confiance aveugle et méfiance absolue. Une part de lui s’en voulait terriblement de lui avoir parlé de sa famille et l’autre—l’autre était responsable de tout ce qu’il était arrivé ensuite. Des baisers. Des regards. Des envies. Du nœud chaud et agréable qui dormait dans sa poitrine en ce moment-même.

« On n’a pas terminé notre discussion que je sache, arrête de faire semblant de— »

Le bruit de la porte coulissante ne fut visiblement pas suffisant et la voix cristalline de son frère le fit sursauter. Hisao lui répondit sur son ton le plus rude.

« Je suis vraiment au téléphone. Tu ne peux pas attendre deux secondes bon sang ? » Lui répondit-il en écartant le téléphone de son oreille. Quand Hikaru battit en retraite, il soupira et revint à sa conversation, le cœur lourd. Il se serait clairement passé de cette piqure de rappel. « Désolé. Et—pas très bien, pour être sincère », inutile de le cacher désormais. Ashton avait très certainement entendu son frère au bout du fil.

« Oh… Je vois. Je sais que tu as dit que je ne te dérangeais pas mais je peux rappeler à un autre moment si tu préfères. Je voulais juste être sûr que… »

« Tu ne me déranges pas. J’étais juste—c’est pas important. Au final, ce—ça m’arrange presque », ça lui faisait mal de l’admettre mais—il n’arrivait tout simplement pas à le percevoir autrement. C’était une césure dont il avait besoin. Et plus les secondes défilaient, plus l’idée de rallonger cet appel lui parut tentante. Il n’y avait rien d’engageant dans le fait de retourner se disputer avec Hikaru. Alors que—rester là, assis dans la nuit à juste lui parler… Il se fichait de quoi, il se fichait que ce ne soit qu’un foutu silence qui dure des heures—il en avait juste marre. Il était à la lisière de l’explosion.

« D’accord… En tout cas, tu… Tu as tout mon soutien. Même si tu n’étais pas proche de lui, ça reste pénible… Tu es sûr que ça va aller ? »

« Je— »

À la lisière de l’explosion. Le bruit de la porte coulissante était fluide, léger et pourtant il sonnait comme un grincement immonde et insupportable dans ses oreilles. Ou alors était-ce sa voix ? Il ne savait pas.

« Hisao, merde ! »

« Deux putain de secondes ? C’est insoutenable pour toi ? Je ne vais pas m’envoler par la fenêtre ! » Hikaru ne savait jamais quand s’arrêter. Il n’avait aucune limite, aucune notion de ce que le respect de l’espace vital était et Hisao fut presque rattrapé par sa paranoïa—il le fait exprès. Il veut me pousser. J’en suis sûr, je le connais. « Excuse-moi. Ça ira. Ne—t’en fais pas pour moi. »

Le sentiment égoïste qui le traversa lui noua l’estomac. S’il s’en fait pour moi, c’est qu’il tient à moi, non ? Cela faisait si longtemps qu’il ne s’était pas laissé porter par les sentiments qu’il ne savait plus que ça faisait. Il avait oublié à quel point l’amour pouvait être vicieux… À quel point il faisait ressortir toute la lumière d’une personne pour dévoiler tous ses côtés les plus sombres le lendemain. S’il te plait. Ne t’inquiète plus pour moi. Je me mets à y croire.

« D’accord. Je vais te laisser, je pense que ça vaut mieux. Mais tu… Tu peux m’appeler quand tu veux. Ou m’écrire. Ou rien du tout… »

La fin de sa phrase lui fit rater un battement. S’il savait. J’aimerais qu’il le devine, sans que je n’ai à le lui dire… Il dut se faire violence pour ne pas lui demander de rester. De ne pas l’abandonner. De ne pas le laisser y retourner. De faire passer la chose pour un dossier important. N’importe quoi… Il ne doit jamais savoir à quel point—

« Je—d’accord. Merci… » Ses propres mots lui étaient déchirants, insupportables alors que tout son être cherchait un équilibre pour éviter de s’effondrer sur lui-même.

« Prends bien soin de toi, Hisao. »

Et le temps s’arrêta. Pour six petits mots dont la valeur était ridiculement chère à ses yeux. Qui ne portaient pas seulement un souhait en leur sein, mais aussi les vestiges de ces sentiments qu’il essayait désespérément de faire taire. Sa main passa dans sa nuque, massant nerveusement la peau alors qu’il collectait ses pensées—complètement décontenancé. Il laissa chaque vague l’emporter dans ce torrent d’émotions.

La sidération.

Il a bien dit ce que je crois ? Mon imagination me joue des tours, il ne peut pas l’avoir dit pour ça. C’était juste un gentil moyen de—

L’hostilité.

Il fait ça pour se foutre de ma gueule ? C’est le moment peut-être ?

La méfiance.

Peut-être qu’il s’était fixé deux semaines avant de revenir vers moi. Peut-être qu’il joue. Peut-être que—

L’amertume.

Il ne s’en rend même pas compte. Il n’a même pas conscience de l’effet qu’il a sur moi. D’à quel point je bois chacun de ses mots et jusqu’où ils me touchent.

L’affliction.

Il s’imagine que je suis déjà passé à autre chose ? Il ne m’a vraiment pas pris au sérieux pour—

Et puis—l’euphorie, qui vida son esprit et ne laissa que son corps réagir.

« Je—euh—je, merci. Prends—soin de toi aussi », le rire nerveux qui précéda ses mots fut incontrôlable, embarrassé. Et… Le son de sa voix trahissait sans mal le sourire qui étira ses lèvres, alors même qu’il ne se serait jamais pensé capable de sourire ce soir-là. Et pour quelques secondes, quelques secondes seulement… Il n’y avait plus que lui et sa voix, lointaine, qui lui donnait l’impression de flotter.

« Promis. »

Et le rideau tomba, avec son silence impitoyable—le bruit des voitures qui circulaient, de la vie qui continuait en bas de leur hôtel. Il devait rentrer. Il n’en avait pas envie, il ne voulait pas tomber de ce nuage en sachant pertinemment qu’il ne ressortirait jamais indemne d’une telle chute. C’était impossible—inconcevable.

Mais il se releva. D’une manière ou d’une autre, il finit par trouver le courage de le faire—le froid de la porte vitrée envoya un frisson désagréable le long de sa colonne vertébrale, égal à ce qu’était la réalité. Dure, glaciale et cruelle. Elle-même égale au regard que lui lança son frère.

« Ce n’est pas trop tôt », il soupira, croisant de nouveau les bras pour le scruter d’un air hautain. Hisao essaya de se souvenir où leur discussion s’était arrêtée, mais Hikaru lui rafraîchit la mémoire sans qu’il n’ait à formuler sa demande. « Je n’essaye pas de contrôler ta fille. Mais tu essayes de lui imposer Nanako alors que tu sais parfaitement de quoi est-ce qu’elle est capable. »

« Je ne lui impose rien », tout lui revenait désormais. Et le changement brutal d’atmosphère le rendit presque agressif, sans qu’il ne comprenne pourquoi. Ses doigts tremblaient légèrement, serrés entre eux alors qu’il essayait vainement de se calmer—de garder son sang-froid. Mais la vérité, c’était qu’il était en ébullition. Les émotions étaient si contradictoires, si opposées—comme de la lave en fusion plongée dans les eaux de l’Arctique. Hisao était raide, sous pression et il devait mettre fin à tout ça avant de céder. « Je lui laisse un choix et une porte ouverte. Fais-moi confiance, elle gardera ses distances et je ferai attention. »

Mais il aurait dû s’attendre à ce qu’Hikaru ne lâche pas l’affaire. Ce n’était pas son genre.

« Nanako agira dans ton dos, et quand il sera trop tard—tu te demanderas ce que tu n’as pas vu. Où est-ce que tu as merdé », mais la hargne avait presque entièrement disparu et ses mots prirent une allure de supplication. « Hisao, tu peux encore y mettre fin. Coupe court à ces réconciliations absurdes, personne n’a besoin de— »

« Tu ne peux pas comprendre. »

« Comment ça ? »

« Tu ne peux pas comprendre », ses poings serrés se relâchèrent doucement alors que tout son corps se détendit. Mais… Ce n’était bon signe. « Tu n’as pas d’enfants, tu n’en as jamais voulu. Tu n’as pas conscience des responsabilités que ça implique, tu n’as pas conscience de l’engagement émotionnel que c’est. Tu ne connais que le côté amusant, agréable… Je veux juste que ma fille ait—une vraie famille, comme les autres gosses de son âge. Je— »

« Tu continues avec ton histoire de vraie famille ?! » Il l’avait blessé. Mais il n’en avait plus rien à faire. Il était exténué, il voulait aller se coucher—attendre que la nuit passe et rediscuter tout ceci à tête reposée, mais son frère—son idiot de frère têtu ne voulait rien entendre. Il ne savait jamais quand lâcher l’affaire. Il n’avait jamais été doué pour ça. « Et… Comment ça je n’ai—je ne t’ai jamais dit que je ne voulais pas d’enfants, qu’est-ce que tu racontes Hisao ? »

« Alors pourquoi n’en avoir jamais fait ? »

« Parce que je ne peux pas. Et je ne pouvais pas— »

Il voyait rouge. La pente était glissante, il le savait. Mais il voyait rouge. Et Hikaru le poussait.

« Trop de choses à gérer ? Le salon, ta fiancée, tes amis, les voyages… »

Et Hisao voulait être seul. Il voulait rentrer, il voulait prendre sa fille dans ses bras, ne plus penser à cette semaine qui avait le goût de l’enfer.

« Hisao. Je te suggère d’arrêter immédiatement, tu vas le regretter si tu— »

« C’était pratique de vivre avec Kana ! Tu n’avais que les bons côtés. Parce que tu savais très bien que tu n’aurais jamais les épaules pour élever un môme et que— »

« Je suis stérile », grinça-t-il alors que la confidence lui avait été arrachée—dérobée, baissant les yeux comme pour camoufler la honte qui teintait son visage. « C’est bon ? Ça te va ? Ou tu as peut-être besoin que je te montre mon carnet de santé pour t’en assurer ?! »

Le choc lui fit l’effet d’un pieu planté dans le dos et il n’essaya même pas de réprimer le halètement de surprise qui le prit en entendant ses mots. Il était au bord du gouffre et c’était trop. Il n’en pouvait plus. Trop de révélations, trop à penser, trop d’Hikaru, trop de sa famille, trop de Kana, trop d’Ashton, trop de tout. Il lui fallait du silence. Du silence, du silence, du—

« Tu—quoi ? »

« Tu as d’autres conseils à me donner sur la parentalité, ou tu as terminé ? »

« Pourquoi tu—pourquoi tu ne me l’as jamais dit ? » Sa voix était faible, complètement brisée et sa volonté avait disparu. Il ne tenait plus qu’à un fil de l’envie de partir et attendre que le temps passe et que sa peine se résorbe. « Je méritais de le savoir, je— »

« Je pensais que tu le savais. Tu pensais vraiment que— », il soupira et tout dans sa voix transpirait la douleur de cet aveu qu’Hisao venait de lui prendre de force. « Tu pensais vraiment que c’était parce que je voulais voyager qu’elle m’avait foutu dehors ? On l’a découvert trois mois avant que je parte, pendant un examen de routine et puis ce n’étaient plus que des insultes, des mots qui me faisaient atrocement mal—jusqu’à mes vingt ans. Et puis elle m’a dégagé pour de bon. »

C’était trop d’informations à gérer à la fois. C’était un mensonge de plus de la part de sa mère qu’il devait encaisser. C’était la remise en question de toutes ses interrogations—une à une. C’était l’acidité de l’erreur, celle qui le rongeait et le consumait à petits feux. Il n’était même pas vingt-heures, et il sentait doucement son énergie s’éteindre. Il devait dormir—il devait reposer sa tête ou il allait devenir fou.

« Et quand je vois que tu as gobé tout ce qu’elle t’a dit sans jamais te poser une seule question, je me dis que t’es toujours aussi malléable et que tu changeras jamais. »

« Je ne suis pas— »

« Oh arrête un peu tes conneries. T’as toujours été influençable, et tu le sais très bien. Qu’est-ce que tu veux de moi ? Que je sois hypocrite et que je te dise que t’as un fort tempérament alors que c’est faux ? C’est la vérité et il va falloir que tu apprennes à vivre avec parce que les gens te prennent pour un con et ça me tue de voir ça. »

Elle était tranchante, déchirante, mais la vérité était ce qu’elle était et méritait d’être entendue. Il ne pouvait pas nier davantage—il était bien trop épuisé pour ça. Alors il se contenta d’ignorer ces paroles qui lui faisaient si mal. À la place, il continua d’asperger d’acide ses blessures les plus récentes.

« Comment est-ce que j’aurais pu le deviner ?! Elle ne me l’a jamais dit, et tu n’as visiblement jamais jugé bon de m’en parler ! »

« Parce que ce n’est pas quelque-chose dont j’aime parler, t’es pas psychologue toi ? Merde— », l’accusation lui fit écarquiller les yeux, et Hisao entrouvrit les lèvres mais rien ne sortit jamais. Les mots restèrent bloqués dans sa gorge. « On ne tirera rien de bon de cette discussion ce soir. Je vais juste me casser d’ici et aller prendre une autre chambre. »

Que pouvait-il faire d’autre que d’accepter sa sentence ? Hikaru était déjà en train de récupérer ses affaires. Et quand Hisao décida enfin de tourner la tête pour reporter son attention sur lui, la porte claqua dans un bruit sourd. Seulement là, il réalisa la gravité de ses mots. À quel point la situation lui avait échappé tout autant que son propre flegme lorsqu’il n’avait pas battu en retraite alors qu’il aurait dû. Lui laisser du répit, se ranger—c’était la seule chose qu’il savait faire sans blesser. Ne pouvait-il pas se contenter de rester gentiment à sa place comme il l’avait toujours fait ? Il n’avait jamais voulu le blesser. Il s’était défendu, comme un imbécile et—

Hikaru était stérile. Ce n’était pas un fait récent et sa mère, à qui il s’était apprêté à faire confiance en allant jusqu’à lui présenter sa fille qu’elle avait précédemment jeté, le lui avait caché depuis le départ. Il essaya de trouver une explication rationnelle… Avec tout ce temps passé en compagnie de son frère, peut-être s’était-elle dit qu’il lui en aurait parlé ? C’était la réponse la plus plausible, la plus logique… Sa paranoïa était sûrement bien plus proche de la vérité que lui. Elle a juste essayé de te manipuler parce que tu es exactement ce qu’Hikaru a dit. Mais il n’avait pas la force de le supporter une fois de plus. Influençable, malléable, stupide. Il refusait de croire qu’il avait encore investi du temps, de l’énergie et une part de lui dans quelque-chose qui n’en valait pas la peine et qui le décevrait tôt ou tard.

Hikaru était stérile. Depuis tout ce temps, il l’avait été sous ses yeux et avait vécu avec l’image de son frère et de sa fille. Il l’avait vu se droguer, boire, sortir tous les soirs, la laisser de côté et s’était occupé de Kana à sa place en se faisant à l’idée qu’il ne serait jamais son père alors qu’il en avait endossé le rôle pendant deux ans. Il avait été obligé de vivre avec la vision de son frère qui gâchait cette chance inouïe que la vie n’avait pas voulu lui donner. Il avait fait tout ceci sans jamais éprouver une once de jalousie à son égard—ou si c’était le cas, il l’avait toujours faite taire et Hisao ne l’avait jamais soupçonné. Pas une seule seconde. Aveugle qu’il était. Et maintenant que la révélation éclatait—tous les signes lui revenaient brutalement. Quand Anaïs et lui esquivaient les questions posées par les collègues sur le fait de fonder une famille. La complicité qu’il avait noué avec sa fille, avec les nièces d’Anaïs. Ces fois où ils avaient parlé d’adoption—et qu’Hisao avait été suffisamment naïf pour penser que ce serait par principe qu’ils le feraient—et non pas parce qu’il s’agissait de leur seule issue.

Il ne put strictement rien faire contre la nausée violente qui le précipita vers la salle de bain de sa chambre d’hôtel pour ne finalement jamais vomir—rester en suspens et attendre, assis sur le sol et adossé contre le mur, que le temps passe et soit clément avec lui—il ne le fut jamais. Les heures défilaient, et il ne lui fut d’aucun remède. Le fil distordu et brouillon de ses pensées finit par lui donner une migraine et—au moins, le froid du carrelage lui permettait de ne pas sombrer dans un demi-sommeil crispé et atroce.

La rancœur finit par se calmer aux alentours de vingt-trois heures, emportant avec elle le nœud qui lui retournait l’estomac depuis tout ce temps. Son corps avait besoin d’énergie mais dans cet état—hors de question d’avaler quoi que ce soit sans qu’il ne le rende dans l’heure. Alors il s’affala sur le lit, incapable d’ôter ses vêtements et chercha du repos—une once de repos.

Hikaru était stérile. Mais il ne s’était jamais senti suffisamment à l’aise avec lui pour en parlant, pour s’assurer que sa mère ne le lui avait pas caché alors qu’avec le recul—oh c’était évident qu’elle le ferait. Hisao l’aurait pris pour une folle autrement, se serait peut-être même rebellé. Il aurait été infiniment plus difficile de faire ce qu’elle voulait de lui avec cette terrible vérité d’avouée. Il en voulait au monde entier. Il en voulait à Hikaru de ne pas avoir été suffisamment fort pour le lui dire, mais plus qu’aux autres, il s’en voulait terriblement. De ne pas avoir été une oreille assez attentive, de ne pas avoir vu, de ne pas avoir cherché à comprendre—de ne pas avoir été plus curieux, de ne pas avoir été digne et de ne pas lui avoir laissé d’autre choix ce soir.

C’était répétitif. C’était le même refrain, la même rengaine qui tournait en boucle dans sa tête en cherchant des solutions—en examinant le problème sous tous ses angles. Seulement, rien de bon n’en sortait jamais. Il dépensait de l’énergie bêtement alors qu’il était déjà court. Un bête cercle vicieux, et il trouvait le moyen de se faire avoir encore et encore—sans jamais trouver d’autre coupable que lui-même.

Dans un long soupir désespéré, il attrapa son téléphone et ouvrit ses contacts. Les récents n’affichaient que peu de noms, mais c’est sur celui d’Hikaru que son doigt buta, hésita—mais n’appuya jamais. Il ne pouvait pas se permettre de l’appeler après ce qu’il venait de lui faire subir. T’es pas psychologue, toi ? Ce n’était pas bon. Ce n’était vraiment pas bon. Il devait se reprendre en main avant de remettre les pieds au travail—en deux jours, c’était difficilement faisable. Surtout en restant à Hirakata mais il n’avait plus le choix désormais. Il devait se ménager ou s’arrêter quelques jours de plus.

Et il devait alléger son cœur—en s’excusant. Mais Hikaru ne voudrait probablement pas de lui dans cet état, ni même de ses excuses. Alors même si l’envie le démangeait douloureusement, il réprima cette dernière pour préférer lui laisser de l’espace.

Mais tu… Tu peux m’appeler quand tu veux. Ou m’écrire. Ou rien du tout…

Son doigt glissa sur l’écran pour faire remonter ses conversations et s’arrêta sur son nom. Un besoin irrépressible de se confier naquit dans sa poitrine, devenu soudainement la seule solution à sa peine—la seule chose capable de calmer ses nausées et ses maux de tête. Ne serait-ce que pour avoir une épaule sur laquelle s’appuyer—cinq minutes, juste cinq minutes. Un seul petit instant de faiblesse comme il n’en avait pas eu depuis des années, juste ce soir—et il irait mieux après—je le promets.

Désolé de te déranger. Tu as dit que si j’en avais besoin, je pourrais te parler…
Je me suis disputé avec mon frère. Il ne veut plus me parler et je peux le comprendre car j’ai merdé. Je lui ai dit des choses atroces, que je ne pensais même pas et maintenant je ne sais plus quoi faire pour revenir en arrière.


Il effaça.

Je sais qu’il est tard, j’espère que je ne te réveille pas. Ça ne va vraiment pas, mais si tu n’as pas envie que je te parle de mes problèmes, ce n’est pas grave. Je veux juste penser à autre chose et parler d’autre chose.

Il effaça.

J’ai fait quelque-chose d’horrible, ce soir, mais je ne sais pas si je peux t’en parler. Parce que j’ai peur que tu me prennes pour un enfoiré si jamais je te dis la vérité. Tu aurais raison. Mon frère est stérile, et je l’ai appris juste après lui avoir reproché le fait de ne pas savoir ce que ça impliquait d’avoir des enfants. Après l’avoir traité d’irresponsable.

Il effaça.

J’ai échoué en tant que fils pour mes parents. J’ai échoué en tant que père pour Kana. J’ai échoué en tant qu’amour pour la mère de ma fille. J’ai échoué en tant qu’ami pour toi. Et maintenant, je viens d’échouer en tant que frère. Qu’est-ce qu’il me reste Ashton ?
Qu’est-ce qu’il me reste ?


Il effaça.

Toi aussi, tu penses que je suis naïf, influençable et malléable ? Vous me prenez tous pour quelqu’un de stupide, ou est-ce que mon frère me réserve un traitement de faveur ?

Il effaça.

Je ne voulais pas me ranger de côté de qui que ce soit. Je voulais juste laisser une chance à ma mère. Je pensais que j’en aurais le droit, je ne pensais pas que mes choix lui feraient tant de mal. Je veux juste que Kana puisse avoir la même vie que les autres adolescents de son âge. Je ne voulais blesser personne. Je n’ai jamais voulu le blesser lui, alors que je lui dois tout.

Il effaça, et soupira. C’était difficile. C’était atrocement difficile. Mais le simple fait d’avoir écrit ces mots lui avait fait du bien et l’avait soulagé d’un poids. Ce n’était pas grand-chose, mais c’était toujours ça.

« Merci. J’en avais besoin. »

Ce fut la seule chose qu’il fut capable de lui envoyer. Parce qu’il lui en était sincèrement reconnaissant—à la fois pour son appel, mais aussi pour tout ce qu’il ignorait. Pour ces longues minutes d’égarement durant lesquelles il essaya vainement de vider son sac. La tentative seule était déjà libératrice.

Il jeta un œil à l’heure dans le coin de son écran. Six heures dix-sept… Et lorsque son téléphone vibra entre ses doigts, il espéra de tout cœur ne pas l’avoir réveillé avant de laisser la déferlante d’émotions s’abattre sur lui sans merci.

« Je suis heureux d’avoir pu t’aider. Je serai là si tu en as à nouveau besoin. »

Il ne s’était pas attendu à recevoir une réponse. Après avoir enchainé les aveux pour finir par les effacer les uns après les autres, il avait oublié quel était le principe des SMS.

« Tu n’es pas obligé. C’est déjà bien plus que je ne l’imaginais, mais merci. »

Et c’était la stricte vérité. Il ne lui en demandait pas tant. Il ne se le serait jamais permis. C’était déjà trop pour la place qu’il pensait occuper dans son cœur. Si seulement il en occupait une.

« Je t’en prie. J’espère simplement que tout ira pour le mieux pour toi. »

« Je l’espère aussi. Je vais essayer de dormir un peu maintenant, encore désolé de t’avoir dérangé aussi tard. »

« Repose-toi bien. »

Il posa le téléphone contre sa poitrine, les yeux grand ouverts contemplant le plafond. Ce n’était rien. De pauvres mots échangés alors que le soleil se levait lentement sur la ville. Mais c’était suffisant. Largement suffisant pour l’apaiser—même temporairement. Il chérissait ces quelques minutes de calme alors que les pensées ne bourdonnaient plus dans sa tête. Et finalement, il s’en saisit pour essayer de trouver le sommeil. Il lui restait un peu moins de trois heures avant de devoir se lever pour attaquer cette longue journée mais c’était toujours ça de pris.

Dimanche 2 octobre

Un véritable trou noir. Voilà ce qu’avaient été ces deux derniers jours passés à Hirakata. Le temps avait défilé à une vitesse folle et Hisao ne savait pas s’il devait se sentir béni par cette allure ou non. Il avait été absent la plupart du temps. Physiquement présent, mais l’esprit ailleurs—loin de tous ses problèmes. Hikaru et lui n’avaient rien échangé de plus que le strict nécessaire. Au final, il n’avait rien dit à son avocat sur la stratégie qu’ils emploierait. S’il devait agir, il se débrouillerait seul. Il ne voulait pas enfoncer davantage son frère, mais il était incapable de lui apporter le moindre soutien. Il était si—lointain dans l’immédiat que ce serait hypocrite de le faire. Hypocrite de s’excuser maintenant alors qu’il digérait encore ce qu’il s’était passé deux jours plus tôt.

Le procès n’aurait pas lieu avant plusieurs mois—Noël au plus tôt, avait-on dit. Hikaru n’avait pas l’intention de rester vivre chez Hisao tout ce temps – et encore plus après leur accrochage – mais il avait laissé toutes ses affaires chez lui. Le besoin de solitude était fort, que ce soit pour son frère ou pour lui, mais… Il était hors de question qu’Hikaru prenne le train au retour pour une pauvre heure de route. C’était la dernière épreuve. Elle serait probablement éprouvante – avec cette atmosphère glaciale qui régnait entre eux – et c’était à contre cœur qu’il le lui avait proposé mais—c’était la moindre des choses.

Hisao n’avait pas le droit de se plaindre ni de flancher. Pas après ce qu’il lui avait fait. Et lorsqu’il quitta Hirakata au volant de sa voiture, son cœur était bien plus lourd qu’il ne l’aurait imaginé.

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Hisao s'exprime en #3d7355. || Discord : Medryan#0203.
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désolée ash. je te bisoute quand même.  
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